La modestie d’informer
mardi 31 janvier 2012, 13:53
Jean-Paul Marthoz
Journaliste et essayiste
Les violences en Syrie ont remis en cause la thèse euphorique du triomphe de l’information. Que se passe-t-il vraiment dans ce pays ravagé par la répression et les attentats ? Quel est le nombre réel des victimes ? Que représente effectivement la rébellion ? Qui a tué Gilles Jacquier, le grand reporter de France 2, « bavure » des insurgés ou « montage » des autorités ?
Non, en dépit des prouesses technologiques, malgré Facebook et Twitter, quelle que soit l’audace d’al-Jazira, on ne peut pas tout savoir. Il suffit qu’un régime verrouille ses frontières, terrorise ses habitants et contrôle les journalistes étrangers pour que les flots d’information se troublent ou se tarissent.
Silence, on tue. La tactique a sévi sous toutes les latitudes et sous tous les régimes autoritaires. En 1975, les Khmers rouges scellèrent leur pays pour exécuter leurs projets déments d’extermination. Cette année-là aussi, les troupes indonésiennes envahirent le Timor oriental et plongèrent l’ancienne colonie portugaise dans le no man’s land de l’information, afin que le monde ne sache rien du massacre systématique de dizaines de milliers d’habitants terrorisés.
Dans ces deux pays, le huis clos fut presque total. Pratiquement aucun journaliste n’osa s’aventurer dans ces « killing fields ». L’information sur les violences génocidaires ne parvint qu’en différé, des années plus tard, des années trop tard.
Régulièrement, des régimes ou des groupes armés frappent brutalement la presse pour se garantir une forme d’immunité médiatique. Au début des années 80, l’armée salvadorienne assassina 4 journalistes hollandais pour dissuader les correspondants de guerre d’informer sur les exécutions sommaires et les massacres. Au Pérou, la guérilla ethno-marxiste du Sentier lumineux liquida 8 journalistes pour écarter les « laquais de la bourgeoisie » des zones rurales où elle opérait.
Au cours de ces conflits largement négligés, en dépit des risques, des journalistes ont continué à pénétrer dans les zones interdites pour accomplir leur mission d’informer. Comme Allan Nairn du New Yorker et Amy Goodman de Pacifica Radio, qui, en 1992, s’introduisirent au Timor oriental, où ils assistèrent en direct au massacre de 271 personnes par l’armée indonésienne.
Le plus souvent, toutefois, la broyeuse de l’info a fonctionné et l’attention de l’opinion internationale s’est détournée. Comme en Birmanie après la révolution safran de 2007, comme en Iran après la mise au pas du « mouvement vert » en 2009. Comme au Sri Lanka, en mai 2009, lorsque le gouvernement, après avoir réduit au silence les journalistes locaux et tenu à l’écart les journalistes étrangers, établit un cordon mortifère autour du dernier réduit des Tigres tamouls et donna l’ordre de bombarder, condamnant à mort des milliers de civils coincés au milieu du champ de tir.
Dans la sale guerre qui gagne la Syrie, la presse internationale se trouve elle aussi piégée. Même si parfois les envoyés spéciaux parviennent à échapper à l’haleine de leurs gardiens, ils peinent à recomposer le puzzle des informations éparses qu’ils reçoivent. Comment établir une image qui reflète fidèlement la réalité, quand on ne dispose que des mises en scène de la télévision officielle et des vidéos brumeuses captées par des manifestants et que l’on est assailli par les affirmations contradictoires et difficilement vérifiables émises par les divers camps en présence ?
La difficulté d’informer, toutefois, ne se limite pas à l’obtention des faits et à leur vérification. La crise syrienne met le doigt sur une autre difficulté majeure : l’interprétation des événements. A l’époque de la guerre froide, les journalistes les plus indolents pouvaient se satisfaire du décodeur conventionnel du « choc des idéologies ». Les gouvernements et les rebelles étaient jugés à l’aune de leur affiliation proclamée ou présumée au « camp socialiste » ou au « monde libre ». Même si ce sommaire étiquetage masquait des réalités bien plus complexes liées notamment à des fractures ethniques, claniques ou religieuses, l’information semblait alors avoir un sens.
Depuis la chute du Mur de Berlin, ces certitudes bien commodes se sont évaporées, laissant place à la confusion et à la perplexité. Même si certains « éditocrates », de nouveau, ne doutent de rien et s’évertuent à faire de l’islamisme ou de l’« aspiration démocratique universelle » les nouveaux décodeurs par défaut des événements qui agitent le monde, les observateurs les plus raisonnés ne peuvent que constater l’extrême difficulté de passer, selon la belle formule d’Eli Wiesel, « de l’information à la connaissance ».
D’une certaine manière, les personnes chargées de décrire et d’expliquer le monde se retrouvent désemparées devant des événements qu’elles n’avaient pas prévus et devant des « acteurs » qu’elles n’arrivent pas à sonder. Des diplomates, des agents secrets et des experts universitaires se sont eux aussi trompés et, aujourd’hui, ils hésitent à encaquer le décryptage de l’actualité dans des théories dont ils découvrent qu’elles restent à démontrer.
Les événements du monde arabe ont bousculé les fondamentaux des métiers de l’information, du renseignement et de l’analyse. Ils ont non seulement mis en exergue le danger de vouloir imposer de nouveaux prêts à porter de la pensée, mais aussi souligné la nécessité impérieuse de plonger au cœur des sociétés et de ne pas se limiter à parler avec ceux qui « nous ressemblent », les dirigeants modernistes d’entreprises globalisées, les intellectuels éclairés et les militants occidentalisés.
Dans ses mémoires (Revolution 2.0, Editions Houghton Mifflin Harcourt, Boston, 2012), Wael Ghonim, qui anima les pages Facebook du « printemps égyptien », nous rappelle que si les jeunes gens branchés ont joué un rôle déclencheur des révolutions arabes, la masse critique est venue des millions de personnes qui vivaient hors de portée des observateurs occidentaux attitrés.
Ces « gueux » survivaient dans des villes paumées de la Tunisie profonde, comme Sidi Bouzid, où Mohamed Bouazizi s’immola par le feu, ou dans les quartiers misérables du Caire et d’Alexandrie, acquis aux Frères musulmans ou aux salafistes. Combien de journalistes, d’agents de renseignements et d’universitaires y étaient jamais allés ? Une poignée seulement d’aventuriers de l’info, intéressés par le sort des « gens d’en bas ».
« J’avais l’habitude de penser que l’essence du grand reportage était de montrer aux gens que les sujets qu’ils avaient toujours considérés comme trop compliqués pouvaient être expliqués simplement et aisément, constatait le célèbre baroudeur de la BBC, John Simpson. J’ai changé d’avis. Le bon journalisme consiste à convaincre les gens que les grands enjeux du jour sont généralement compliqués, que les réponses simples et péremptoires – “ramenez les troupes à la maison, écrasez les rebelles maintenant” – ne sont que le reflet de l’impatience, de l’ignorance et de l’incompréhension ».
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Chouette papier. Le titre résume le propos. Espérons que Mme Delvaux s'inspirera de ces lignes et des grands journalistes cités pour replacer la situation belge en perspective, et en particulier les grèves en Belgique et leur utilité sur le long terme. Car s'il est essentiel de s'intéresser à la Syrie plutôt qu'au foot, il n'en reste pas moins nécessaire de traiter l'information en Belgique avec la même objectivité que celle qu'on tente d'introduire dans la réflexion sur la Syrie.