Le grand huit
mercredi 01 février 2012, 15:00
Serge July Cofondateur de « Libération », éditorialiste à RTL.
Dans la dernière semaine de janvier, la campagne présidentielle a basculé dans le circuit du grand huit sur lequel les candidats sont emportés à grande vitesse, avant de déboucher sur la ligne droite qui boucle le premier tour, dans maintenant un peu plus de 80 jours.
Le 22 janvier au Bourget, François Hollande s'est lancé dans le grand bain présidentiel. Surchauffé par un rassemblement militant, il a mis fin à trois mois d'esquive, de dérobades et surtout de ronds dans l'eau, soucieux de ne pas entrer prématurément en campagne, de ne pas griller ses cartouches et d'éviter de se faire piéger par les provocations des partisans du président. Son obsession : garder la tête dans les sondages avant d'entrer sur le circuit. A l'heure H ce 22 janvier, à mi-chemin, très exactement, entre la fin des « primaires citoyennes » et le premier tour de la présidentielle, François Hollande y a fait une entrée fracassante. Il s'y révèle dominateur dans la forme et sûr de lui sur le fond, il électrise ses partisans et impose son scénario présidentiel à ses rivaux comme à ses adversaires.
Pendant trois mois, il avait accablé le bilan du quinquennat. Il conjuguait la présidentielle au participe passé. Il passe au futur avec son projet. Et surprise, il prend à revers la tradition socialiste française, qui consiste à faire de la relance par la dépense publique, et donne la priorité à la restauration des finances de l'Etat. Les mesures les plus ambitieuses du projet socialiste sont étalées sur le quinquennat. Les mesures immédiates qu'il prévoit sont financées par transfert. Et il investit dans les PME, la recherche et l'innovation. C'est un début de conversion à une politique de l'offre.
La fiscalité est au cur de ce projet : elle consiste à la modifier pour la rendre plus efficace et plus juste. Pour François Hollande, il n'y a pas de réforme possible en France, a fortiori en temps de crise, sans partage des efforts. Enfin troisième volet, la négociation et le contrat. Il réussit une performance : il suscite l'enthousiasme avec un programme marqué par le réalisme, qui réconcilie François Mitterrand et Pierre Mendès France.
La situation du président candidat présumé s'est compliquée autour du changement d'année. Les prévisions de chômage flirteront avec les 10 % courant 2012, un début de récession et, cerise amère sur le cache-misère, la perte du triple A, pour l'agence Standard & Poor's. Cette perte, le 14 janvier, a sonné le glas du bilan. Nicolas Sarkozy se voulait le défenseur du triple A, du standing français de grande puissance. Il se voulait le protecteur de ce trésor, et par conséquent des Français. C'est un thème qu'il n'utilise plus. Il diagnostiquait un effondrement de François Hollande dans les sondages, qui ne s'est pas produit.
Le chef de l'Etat débute l'année avec des sondages de popularité en berne, des mesures d'intentions de vote catastrophiques au deuxième tour et un premier tour qui stagne entre 23 et 25 %, insuffisant pour espérer l'emporter. Sa situation de challenger s'est confirmée. Contrairement à ce qu'il affirme, les présidents sortants ont toujours été favoris. Ce fut le cas évidemment de de Gaulle en 65, de Giscard en 81 jusqu'à la fin février, de François Mitterrand en 88. Et si Jacques Chirac, en 2002, n'est pas favori il est toujours en tête du premier tour dans tous les sondages. Il sortira d'ailleurs en tête. Nicolas Sarkozy fait exception.
Sur cette contre-offensive, il joue son va-tout : un quinquennat de trois mois, une sorte d'appendice à son mandat et qui doit tout à la fois neutraliser son bilan et servir d'appartement témoin d'un second mandat. Une ambition : faire les réformes indispensables qu'il n'a pas voulu faire au début ou en cours de mandat, se lancer dans un agenda de réformes à 5 ans, inspiré du célèbre agenda 2010 de Gerhardt Schröder. Il a convoqué un sommet social pour relancer le chômage partiel et développer la formation des chômeurs mais sans mobiliser des moyens considérables.
Etle dimanche 29, devant 16 millions de téléspectateurs, il a lancé la TVA sociale et les contrats compétitivité emploi. Objectif faire adopter ces mesures avant le 22 avril. C'est pratiquement impossible, mais ce qui compte c'est la mise en scène d'une action ininterrompue qui dure y compris quand les électeurs iront voter, c'est l'instauration d'une sorte de continuum gouvernemental qui voudrait effacer les limites entre la fin d'un mandat et le début d'un autre. Une illusion dont le sortant a sans doute beaucoup rêvé. Son nouveau slogan : « C'est le courage qui donne la force d'agir », et qui devrait être celui de sa campagne présidentielle. L'action prime tout.
Ce gouvernement de la dernière minute a pour effet de recentrer sur la majorité actuelle les débats : après la semaine « hollandaise » la semaine « sarkozienne ». Ces deux séquences repolarisent la campagne présidentielle pour le plus grand bénéfice des deux principaux duellistes. Le premier sondage réalisé au lendemain de l'émission présidentielle (Ifop Paris Match), montre que cet objectif a été atteint : les deux hommes sont en hausse tandis que Marine Le Pen et François Bayrou sont en légère baisse.
Nicolas Sarkozy ne s'est toujours pas déclaré dans cette émission du 29 janvier où sa candidature en filigrane était souvent très voyante. Le débat selon lequel il entend rester jusqu'au bout est purement fictif : en réalité le président candidat présumé veut garder des marges de manuvre, des capacités d'initiatives le plus longtemps possible pour surprendre ses adversaires. La faiblesse de son premier tour, son absence de réserves au second crée une opportunité électorale exceptionnelle pour le centriste François Bayrou, pour le quatrième homme de cette compétition : celle d'être potentiellement le sauveur de Nicolas Sarkozy. A condition que ce dernier y mette le prix.














