L’homme qui vota la mort d’Empain

vendredi 03 février 2012, 16:26

Yvon Toussaint Journaliste et écrivain, ancien directeur et rédacteur en chef du « Soir »

Les deux hommes traversent les salons de l’hôtel Lutetia à Paris. Ils sont filmés côte à côte pour France 2 et on les sent attentifs à trouver l’attitude adéquate, ni crispée, ni trop désinvolte, quand leurs regards coulissent l’un vers l’autre.

Ce n’est pas qu’ils se connaissent trop bien. Ils ne se sont croisés que quelquefois dans leur déjà longue vie. Mais c’est peu dire que ces rencontres furent, pour l’un comme pour l’autre, ineffaçables.

En tout cas, la première, en 1978, lorsque l’un (il s’appelle Alain Caillol) enleva puis séquestra l’autre (il s’appelle Edouard-Jean Empain, le baron Empain) et, lorsque les choses tournèrent mal, vota la mort pour son otage. Froidement.

Lucidement. Comme on joue à pile ou face.

Il se fait que dans la bande des ravisseurs, Caillol fut minoritaire. Et voilà pourquoi ces deux hommes sont heureusement toujours là, au coude à coude, à s’épier du coin de l’œil dans les salons du Lutetia, un peu empruntés l’un et l’autre, un vague sourire aux lèvres.

Edouard Jean-Empain, Wado pour les intimes, je l’ai rencontré en 1995 alors que j’écrivais la multibiogaphie de sa famille, les trois générations des Empain qui marquèrent l’histoire économico-financière de la Belgique (1).

Il m’avait raconté dans le détail son épouvantable mésaventure et j’avais cru comprendre que dans la bande de ses ravisseurs il avait repéré Alain Caillol pour lequel il avait peut-être éprouvé les manifestations de ce « syndrome de Stockholm » qui, paradoxalement, rapproche parfois les victimes de violences de leurs tourmenteurs.

Il faut certes être prudent avec ce concept qui brasse pêle-mêle les effets d’une violence physique ou psychique, d’une contagion émotionnelle et d’une angoisse diffuse. Mais surtout de l’espoir d’une empathie plus ou moins protectrice.

Je me gardais donc bien de toute hypothèse hasardeuse. Encore que, il me semblait avoir décelé, à un des stades de la captivité, un élément commun à la victime et aux tortionnaires : une semblable hostilité vis-à-vis de certains, à l’extérieur, qui ne mesuraient pas le sérieux de la situation. Ou, pire encore, qui ne voulaient pas l’apprécier à sa juste gravité pour ne pas avoir à payer une considérable rançon.

Quoi qu’il en soit, j’avais établi par l’intermédiaire de Me Kiejman, son défenseur, un contact avec Alain Caillol qui, condamné à vingt ans, en avait purgé onze avant d’être libéré.

Nous nous étions rencontrés à Montpellier où il résidait.

Presque tout de suite il m’avait fait comprendre qu’il n’était pas question qu’il admette avoir participé à l’enlèvement.

Tout au plus reconnaissait-il avoir accepté d’aller réceptionner sur une autoroute, moyennant une commission, la rançon exigée de la famille Empain pour la libération de l’otage

Pourquoi ? Parce qu’en 1985 il n’y avait pas encore prescription. Il continuait donc à nier avoir été autre chose qu’un commissionnaire. Ce qui ne l’empêchait pas, après ces réticences de convenance, de me faire un récit minutieux des circonstances de la préparation du rapt et de la détention du baron. Comme si vous étiez ? En tout cas, comme s’il y était !

Quant à Wado, il allait finir par m’avouer qu’après sa libération il avait invité Caillol chez lui pour un petit-déjeuner. Et que la rencontre ne s’était pas trop mal passée.

Aujourd’hui, les choses sont moins ambiguës. Si le rapté et le ravisseur se retrouvent face aux caméras de France 2, c’est que Caillol vient d’écrire un livre (2) au joli titre de Lumière, qui est en effet comme une succession de coups de lumière, de coups de projecteurs, sur l’affaire Empain.

Un vrai-faux roman comme il s’en écrit tant aujourd’hui. Un faux-vrai témoignage. Une autofiction. Un romanquète. Une narration avec des trous et des accrocs. Une évocation qui va à hue et à dia, comme la vie, cependant que l’auteur découpe en tranches un récit qui lui tient tellement à cœur, même s’il n’y joue pas toujours le beau rôle, tant s’en faut.

Tout y passe, dans un découpage et un montage assumés par l’auteur. Le choix de la victime (de préférence à Liliane Bettencourt ou à Serge Dassault, un instant envisagés), l’enlèvement avenue Foch, l’ablation du petit doigt lorsqu’un des malandrins saisit doucement le poignet, posé sa main sur la planche et « il a positionné la lame juste au-dessus de la dernière phalange, me semble-t-il, et il a frappé, fort ! Le morceau de petit doigt a fait un saut de puce. (…) Empain a grogné comme le font les fauves anesthésiés qui commencent à se réveiller… » Ou encore, l’énervement progressif des ravisseurs dont les exigences restent sans réponse. Jusqu’à la scène effarante ou ils décident de jouer à pile ou face la vie de leur otage :

« On allait voter. Les petites pièces de un franc : on le tue, on largue son corps dans Paris et rendez-vous dans six mois pour faire le point. Les grosses pièces de cinq francs, on le baluchonne dans un de nos deux appartements de réserve et on attend sans bouger des nouvelles de l’extérieur. »

Ils sont huit à voter. Chacun choisit sa pièce et… au décompte, le score les tétanise : quatre votes pour la mort, quatre votes pour la vie !

Il y aura donc un deuxième tour et, grâce au ciel, l’un de ceux qui ont voté la mort change d’avis : le baron Empain sera sauf.

Celui qui a changé d’avis, n’est pas Alain Caillol. Lui, il a voté la mort par deux fois et dans son livre, sans espérer convaincre – du moins je l’imagine – il tente d’expliquer cette pulsion odieuse d’assassinat, c’est-à-dire de meurtre avec préméditation.

Le fait est que c’est un drôle de corps que cet assassin en puissance dont son défenseur, Me Kiejman, disait dans sa plaidoirie « C’est devenu un homme nouveau qu’en d’autres circonstances j’aurais eu plaisir à appeler mon ami ! »

En prison, il s’applique à décrocher un diplôme d’études approfondies d’histoire et entreprend une étude de la correspondance de George Sand (2) avec une universitaire qui lui restera fidèle puisque c’est chez elle qu’il aurait écrit Lumière. Il lit Kafka, Freud, Céline, Sartre, Michelet, d’autres encore. Mais en 2001 il « retombera » dans un trafic de drogue et refera de la prison.

En tout cas, Edouard Empain l’a vampé. Déjà, lors de notre première rencontre, il avait insisté sur le fait qu’il considérait Wado comme « un brave mec », un homme courageux qui, d’un bout à l’autre d’un trajet épouvantable, avait su conserver sa dignité.

Dans son livre il persiste : « Empain était devenu quasiment notre pote car on avait tous de l’estime pour lui. Son courage, sa discrétion, forçaient le respect. »

Et dans une lettre qu’il m’envoie en même temps que son livre, il précise : « Vous serez certainement heureux d’apprendre que j’ai revu Monsieur le Baron Empain pour lui exprimer tout le regret que j’éprouvais. Il a été admirable avec moi et cela m’a fait du bien de pouvoir lui serrer sincèrement la main. »

Après avoir lu le livre de Caillol, j’ai téléphoné au baron Empain pour lui demander sa réaction. Il m’a dit :

C’est sa version de ce qui m’est arrivé. Moi j’ai la mienne, vous le savez. Et vous avez la vôtre. C’est normal, non ?

Certes, mais tout de même, Alain Caillol et ses complices n’ont peut-être pas tué le baron Empain mais ils ont, on le sait, cassé brutalement le fil de sa vie.

Et cet aveu qu’il fait d’avoir par deux fois, sans états d’âme, voté la mort, n’est-il pas de nature à révulser plus particulièrement celui qui devait en être la victime ?

Si j’avais été à sa place, m’a-t-il répondu, j’aurais sans doute fait la même chose ! Il faut imaginer l’état d’esprit de ces gens. La somme des efforts consentis. La tension nerveuse durant toutes ces semaines. La hargne d’avoir échoué…

Vous leur en voulez ?

Comment pourrais-je ne pas leur en vouloir ? Ils m’ont fait atrocement souffrir. Mais, tout de même, ils ne m’ont pas tué !

(1) Les Barons Empain, Yvon Toussaint, Fayard, 469 p.

(2) Lumière, Alain Caillol, Cherche Midi, 206 p.

(3) Lettres en liberté conditionnelle, Mireille Bonnelle et Alain Caillol, Manya, 407 p.

yvontoussaint@skynet.be

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