Un best-seller aux idées marxistes

BEATRICE DELVAUX

jeudi 09 février 2012, 13:55

Béatrice Delvaux Editorialiste en chef

Lorsqu’ils n’achètent pas de livres de recettes culinaires, les Flamands se ruent sur les livres de recettes… marxistes ! Hoe durven ze ? De euro, de crisis en de grote hold-up (Ed. EPO) est le best-seller du moment au nord du pays. L’auteur ? Mertens. Pas Pierre, l’illustre écrivain « ami » de Bart De Wever, mais Peter, le président du… PTB, Parti du Travail de Belgique, Partij van de Arbeid (PVDA). Son livre, préfacé par l’écrivain Dimitri Verhulst (La Merditude des choses), s’était vendu à 4.000 exemplaires entre mi-décembre et mi-janvier, stimulé par les achats des camarades. Un journaliste du Standaard avait ironisé : Peter Mertens a vendu plus de livres qu’il n’a eu de voix en 2010 comme tête de liste PVDA+ à Anvers. Mais désormais, c’est de 7.800 exemplaires qu’il faut parler, d’une cinquième réédition, vendue pour une large majorité dans le réseau des libraires.

Peter Mertens, 38 ans, est un sociologue né dans la Campine anversoise. Depuis 2004, il est non seulement le président mais aussi l’idéologue du parti d’extrême gauche. Son livre veut diffuser les idées d’un parti qui depuis huit ans a opéré un changement dans sa manière d’aborder l’électeur cible, le travailleur belge, finalement peu représenté parmi les militants. « En 2003, précise Raoul Hedebouw, porte-parole et visage francophone du parti, nous avons eu de gros débats : voulions-nous rester un parti donneur de leçons, provocateur ou apporter du concret, des faits, des solutions ? Nous avons choisi la deuxième option. Peter incarnait cela. »

Le livre, poursuit le porte-parole, permet d’expliquer en 8-9 heures de lecture ce qu’on n’a pas pu dire dans des articles de presse ou en cinq minutes à la radio. Surpris du succès ? « Peter s’y attendait. Primo, c’est un bon livre, qui donne une grille d’analyse moderne de la situation actuelle et des solutions pour la crise européenne. Le “socialisme 2.0” : c’est l’élément fort du bouquin. Secundo, le style est fluide, il y a des anecdotes. » Car le but, c’est que les travailleurs, les militants syndicaux et associatifs le lisent, pas les intellectuels qui gravitent déjà autour du parti.

Les francophones ne perdent rien pour attendre. A parti national – le seul désormais en Belgique –, bible nationale. Hedebouw travaille à l’adaptation et la traduction du best-seller qui sortira pour la Foire du livre dans quinze jours sous le titre Comment osent-ils ? (Ed. Aden).

La machine de guerre électorale est lancée car le PTB compte bien marquer de son empreinte le prochain scrutin communal. Ce livre fait partie de l’arsenal de conquête et de « banalisation » d’un parti dont les racines et l’idéologie d’extrême gauche continuent à inquiéter certains démocrates. Présent aujourd’hui dans quelques communes flamandes (Zelzate – leur carton –, Hoboken, Deurne) et francophones (La Louvière, Herstal, Seraing), le parti vise une percée en octobre dans trois grandes villes : Anvers, Liège et Molenbeek. Et ce scrutin, le PTB-PVDA le « sent » : « A Liège on enregistre un nouveau membre tous les deux jours ». Hors micro, les concurrents Ecolo et PS ne disent pas autre chose : le PTB dans la région liégeoise pourrait marquer des points.

« Ils ont un potentiel, il se pourrait qu’il y ait un effet PTB », remarque Manuel Abramowicz de RésistanceS, observateur des extrêmes droite et gauche. Il relève la nouvelle stratégie payante du parti : message de fond plus accessible et utile aux citoyens (« Ils ne parlent plus de supprimer la dette du tiers-monde dans les conseils communaux mais de supprimer la taxe poubelle »), proximité (Hedebouw, remarque le metteur en scène Fabrice Murgia, qui est un fan, pratique à Liège une politique de terrain très intensive à la Daerden, les défauts en moins), professionnalisation (structures, coaching médiatique) et accueil des nouveaux adhérents sans filtrage idéologique serré. « Leur problème, c’est qu’en période de crise, le message de l’extrême gauche – partage du boulot et des salaires – passe moins bien que celui de l’extrême droite – repli sur soi, rejet des autres », remarque Abramovicz.

Un flacon de gauche cachant un message d’extrême gauche ? Hedebouw rejette tout double langage et l’idée d’« un groupe avec Peter et Raoul en vitrine mais qui dissimulerait des bricoleurs de bombes dans la cave » (il rit). Mais il reconnaît le débat complexe en interne à certains moments : « Comment garder nos principes marxistes, anticapitalistes en évoluant ? Nous ne sommes pas devenus un appendice du PS mais on ne veut plus être l’ambassade de tous les pays et expériences qui se revendiquent du socialisme. Pour être clair : la Corée du Nord, militaire, autocratique, n’est pas notre vision du socialisme. Mais nous sommes anti-impérialistes, même si cela nous coûte des plumes ».

La publication d’un livre « grand public » ne relève pas du hasard. Dans la stratégie de crédibilisation, voire de banalisation du parti, le didactisme et l’assouplissement idéologiques jouent un rôle clé, servis par un service d’études très productif. Lors des licenciements chez Bekaert, c’est le PTB-PVDA qui a révélé le non-paiement de taxes par l’entreprise en Belgique. Sa mise en avant du modèle kiwi et sa dénonciation des intérêts notionnels en ont fait un interlocuteur de médias qui ne leur accordaient qu’une minute ou une ligne. Le credo actuel du parti et du livre : le retour des banques, des télécoms et de l’énergie en des mains publiques, une taxe sur les millionnaires. Des propositions qui font écho dans une crise financière qui a secoué les esprits et alors que, souligne Peter Mertens, « tous les gourous flamands, à l’exception de Paul De Grauwe, sont libéraux : Peter Vanden Houte (ING), Geert Noels, Ivan Van de Cloot (Itinera) ou le rédac chef de Trends Johan Van Overtveldt (ex-Itinera) ».

Le communautaire ? Ce parti national, doté au nord comme au sud de deux personnalités charismatiques, qui n’ont pas l’air d’« affreux extrémistes de gauche » – autre tactique payante –, précise qu’il est le seul à permettre aux francophones de lutter directement à Anvers contre Bart De Wever. Quand on vous disait qu’ils ont tout compris du marketing.

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