La poisse
vendredi 10 février 2012, 15:00
Jean-François Kahn, journaliste et essayiste
En obtenant l'appui explicite, et même militant, d'Angela Merkel à sa candidature présidentielle, Nicolas Sarkozy pensait sans doute avoir fait, comme il dit, un beau coup. Or l'opération s'est retournée contre lui. D'abord parce que la chancelière allemande a glissé dans son paquet cadeau cette petite phrase assassine : « Je le soutiens quoi qu'il fasse. » Autrement dit : parce que je ne peux pas faire autrement. Et ensuite, parce que l'opposition s'est aussitôt emparée de ce « baiser de la mort » pour clamer, sans craindre l'outrance polémique : « Le chef de l'Etat ayant constaté que les Français ne l'aimaient plus, se retourne vers les Allemands ! » Marine Le Pen a même renchéri en citant Bertolt Brecht, qui n'aurait jamais imaginé devenir une référence de l'extrême droite : « Puisque le peuple se détourne de Sarkozy, a-t-elle lancé, Sarkozy propose de changer de peuple. »
Est-ce à dire que le président de la République, candidat à sa propre succession, aurait commis une grosse gaffe ?
Pas nécessairement. En un autre temps l'initiative aurait été bien jugée. Mais, précisément, c'était un autre temps. La « belle époque » où la dynamique jouait en faveur du talentueux leader de la droite et où, en conséquence, le pouvoir médiatique lui baisait cérémonieusement les babouches. Or, le vent a tourné. De gros nuages noirs obstruent l'horizon majoritaire. Les sondages ont pris une saveur d'huile de foie de morue. Les médias ont, du moins certains d'entre eux, redécouvert les vertus de l'irrévérence. Du coup, tout se retourne et il grêle sur la Sarkozye jusqu'ici protégée par des effets d'éclairage qu'elle prenait pour le soleil.
Ce qui marchait ne marche plus : à l'excès de niaque succède un excès de malchance. Les triomphes surfaient sur la victoire, soudain la poisse s'enroule autour de la scoumoune.
Ainsi, depuis quatre ans, le président se rendait dans les usines où il était reçu par des ouvriers en tenue, ravis, admiratifs, rayonnants et ronronnant de plaisir, l'écoutant bouche bée sans songer à faire entendre la moindre récrimination. Où étaient passés les méchants syndicats et les 84 % de travailleurs et travailleuses qui, selon les sondages, s'apprêtent à voter contre Nicolas Sarkozy ? Mystère ! Nul ne songeait à se poser la question. Or, voilà que le président se rendant sur un chantier de BTP déserté par les salariés pour cause de grands froids (le ciment gèle à cette température), on les remplace, pour faire masse, par des figurants. Une radio révèle le pot aux roses et, soudain, le décor de carton-pâte s'effondre. Donc ces ouvriers qu'on alignait, casque sur la tête, disposés en rang d'oignons, droits comme des piquets, autour de la tribune présidentielle, comme dans les films de propagande soviétique des années 50, étaient des faux !
C'est sans doute excessif, mais cela se dit désormais. Même effet qu'un rimmel qui coule, qu'un maquillage qui craque.
Hier, c'était les bourdes de Ségolène Royal qui pimentaient l'actualité, aujourd'hui, ce sont les gaffes rances du ministre de l'Intérieur, Claude Guéant. Dernière bévue en date, dont on a d'ailleurs appris que ce n'était pas lui qui en était l'auteur, mais que c'est un philosophe hystérique qui l'avait écrit pour lui : il relooke la vieille théorie qui fut « républicaine » il est vrai, puisqu'elle justifia le colonialisme de Jules Ferry des civilisations supérieures et des civilisations inférieures. La gauche en remet une couche dans l'indignation factice. Mais comme à l'Assemblée nationale c'est un député noir, Martiniquais, disciple d'Aimé Césaire, qui provoque les hurlements de l'UMP en portant cette outrance réactive à son paroxysme, c'est toute la communauté antillaise qui risque de basculer dans l'anti-sarkozysme.
Non seulement le chômage, de mois en mois, pratique le saute-mouton avec lui-même, non seulement la consommation s'abîme dans sa propre langueur, non seulement l'expansion laisse place à une quasi-décroissance que même les écologistes ne trouvent pas à leur goût, mais, en prime, on apprend un jour que le déficit du commerce extérieur a touché le fond et, un autre jour, que le prix de l'essence à la pompe s'amuse à battre quotidiennement ses propres records.
Quand les chiffres sont bons ainsi a-t-on enregistré un peu moins de morts sur les routes et, surtout, le déficit des comptes publics est moins catastrophique que redouté , l'exception apparaît tellement baroque que tout le monde s'en fout. Et que retient-on ? Que la droite sarkozyste, décidément machiste, ne sera plus représentée à Paris par aucune femme ; que l'escorte ministérielle de la pasionaria sarkolâtre Nadine Morano a écrasé un passant ; et même que le ministre le plus en vue de la jeune garde présidentielle, Luc Chatel, a dû provisoirement regagner le banc de touche à la suite d'un drame intime, le suicide de son épouse.
Enfin, enfer et damnation, alors que François Hollande est donné vainqueur à l'élection présidentielle, la Bourse monte !
Si on ajoute la réactualisation incessante de scandales, qui ne sont pas pires que ceux qui éclaboussèrent la gauche mais sont plus frais, et la cascade de sondages qui rendraient même un Jerry Lewis neurasthénique, on ne peut qu'en déduire : Sarkozy sera peut-être, malgré tout, réélu, mais, dans ce cas, il méritera de figurer au Guinness des Records à la rubrique « improbable ».














