Les « voil Jeanetten » d’Alost
BEATRICE DELVAUX
jeudi 16 février 2012, 14:01
Béatrice Delvaux
Editorialiste en chef
Alost. C’est l’une des destinations qu’Elio Di Rupo devra inscrire à son tour de Flandre. Une ville située entre Bruxelles et Gand, a priori banale. Elle compte quelques Flamands connus comme l’humoriste Bert Kruismans, l’écrivain Dimitri Verhulst ( La Merditude des choses) et l’homme politique Groen et artiste Luckas Vander Taelen, ainsi que deux figures mythiques, le prêtre Daens et l’écrivain Louis Paul Boon dont on fête le centenaire de la naissance. Une Alostoise s’est également illustrée sur You Tube l’été dernier : la bourgmestre de la ville – eh oui –, était filmée en pleins ébats avec son fiancé, au sommet d’une tour.
Mais le vrai joyau d’Alost est son carnaval, inscrit depuis 2010 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. « Il ne relève pas comme à Binche du folklore mais est un véritable moment de subversion », commente Luckas Vander Taelen. De dimanche à mardi prochain, l’anarchie règne ra en maître dans une ville où la liberté d’expression est totale : « Tu peux dire tout ce que tu veux à tout le monde, même à la bourgmestre pourvu que ce soit avec légèreté. L’humour est très important. A Alost, on n’a pas réussi à dominer l’expression populaire : le cortège est incontrôlable, il dure de 13 à 20 h le dimanche. Et tout le monde passe à la moulinette, le Roi, les sportifs connus ». La fameuse bourgmestre aura ainsi droit à trois chars caricaturant la fameuse scène « du haut de la Tour » mais plus d’un Alostois déambulera déguisé en Tour ou tout autre élément rappelant ce happening sexué. « C’est présenté comme une fête de la démocratie, précise Dimitri Verhulst. Les gens qui n’ont jamais l’occasion de dire ce qu’ils veulent, le font, à partir de l’actualité ou d’autres thèmes. Sans nuance, sans réflexion, touchant parfois au racisme, comme ce groupe de carnaval qui se moquait des Arabes. »
« Raciste ? s’étonne Luckas Vander Taelen, non, c’est vraiment amusant à voir. L’an dernier, beaucoup de gens étaient déguisés en noirs. Mais l’immigration africaine est très importante à Alost : c’est donc normal qu’on parle de cela ! »
« Le carnaval d’Alost, je trouve cela très beau mais il y en a d’autres qui le trouvent très vulgaire », sourit Marc Eeeckhaut journaliste au Standaard, qui ratera l’événement pour la première fois en trente ans. Alostois de naissance, anversois désormais, il prend chaque année quatre jours de congé : trois jours à faire la fête et un à dormir. « Le cliché est vrai, c’est une grande beuverie, on boit, on mange des hamburgers-frites, rien de convenable pendant trois jours ». Tout Alost est là, dans une grande égalité sociale devenue très rare.
Pas de gilles en habits d’apparat et plumes d’autruche comme à Binche. Non, à Alost, ce sont les « voil Jeanetten » qui sont de sortie : des hommes déguisés en femmes avec bas résille, jarretières, gros seins, poussant des landaus remplis de bacs de bières et garnis de harengs. Grotesques, choquantes, drôles. La tradition viendrait d’une époque où les hommes pauvres, empruntaient la veste de leur épouse pour aller faire la fête. En flamand désormais, jeanette désigne trivialement un homme efféminé, et par extension un homosexuel. De gros seins dans une veste de fourrure, c’est le nom de la nouvelle rédigée par Dimitri Verhulst, dont le père fut une Jeanette.
Dimanche est le jour du cortège avec ses 90 grandes compagnies, ses groupes moyens et ses petits groupes non inscrits. « Certains passent toute leur année à préparer ce moment », commente Luckas qui dit avoir fui Alost à 18 ans, étouffé par cette ville qui ne vivait que par son carnaval. « Mais aujourd’hui, j’apprécie cette subversion. » Di Rupo un jour au carnaval d’Alost ? C’était prévu mais son agenda cette année le lui interdit. « Cela lui rapporterait beaucoup de sympathie » commente Marc Eeckhaut à l’idée de ce déplacement dans la ville des ajuins (les oignons, surnom des Alostois). Lukas vander Taelen, renchérit : « Si tu veux parler de la Flandre, il faut avoir vu le Carnaval d’Alost ». Dimitri Verhulst lui, avertit le Premier ministre : « S’il ne parle pas bien le néerlandais, avec l’alostois, cela va encore être plus difficile. Les textes sur les camions sont en patois, s’il comprend 2 % de ce qu’ils vont lui dire, il fera mieux que ma femme ! » Et de lui conseiller : « S’il veut gagner la sympathie des Flamands, qu’il oublie le dimanche, jour des mamans et des enfants, et qu’il aille le mardi matin, le jour des Jeannettes. Jambes rasées, bas résille :
il va faire un tabac. »
Notre contribution à l’immersion du Premier sera plus modeste. Si un jour au carnaval d’Alost on lui demande : « Comment ça va ? », il doit répondre « Noig » (très fort) . Ils vont a-do-rer !














