Une laïcité agressive ?

vendredi 17 février 2012, 16:21

Yvon Toussaint, journaliste et écrivain, ancien directeur et rédacteur en chef du « Soir ».

Virginia Woolf écrit superbement : « J'aime les phrases qui ne bougent pas quand bien même des armées leur passent dessus ».

Et il est vrai qu'il est des phrases frappées comme des médailles. Des phrases de fronton, profondément gravées. Des phrases qu'il faut oser réciter encore et encore. Même si, parfois, elles sonnent un peu comme un clairon puisqu'elles ne sont proférées que lorsque s'impose un branle-bas de combat.

Parmi ces phrases, il en est une qui a retenti un peu partout ces jours-ci. Prononcée ou écrite non seulement par des anciens de l'ULB (dont je suis) mais par bien d'autres qui la faisaient leur et avaient bien raison de le faire.

De cette phrase, on ne récite généralement que les sept premiers mots : « La pensée ne doit jamais se soumettre ! ». Mais, pour l'occasion, nous fûmes nombreux à l'exhumer tout entière, dans son ampleur, dans ses méandres :

« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être ! »

Ces quelques mots, ce fut un mathématicien français, Henri Poincaré, qui les prononça lors des cérémonies du 75e anniversaire de l'ULB en 1909. Et ils impressionnèrent si fort ses auditeurs que ceux-ci les annexèrent et en firent leur profession de foi. L'alpha et l'omega de leurs discours à venir. L'inaltérable devise de l'Université LIBRE de Bruxelles.

Quoi de plus naturel ?

C'est dans l'article premier de ses statuts que l'ULB proclame que son enseignement a pour principe de base le libre examen. C'est dans ses textes fondamentaux qu'elle rejette l'argument d'autorité et préconise l'indépendance de jugement. Et c'est sans ambages qu'elle exige une vie communautaire empreinte de compréhension et de tolérance.

Théodore Verhaegen, le légendaire, met les points sur les i : « Examiner en dehors de toute autorité politique ou religieuse les grandes questions qui touchent à l'homme et à la société, sonder librement les sources du vrai et du bien, tel est le rôle de notre Université, telle est aussi sa raison d'être. »

Est-ce suffisamment clair ? Ou est-il utile d'ajouter une recommandation sans cesse réitérée : l'ULB met un point d'honneur à accueillir en tant qu'étudiants à part entière ceux qui ne partagent pas son idéal. Toutefois, ceux qui choisissent de s'y inscrire acceptent implicitement ses principes fondamentaux, parmi lesquels une tolérance mutuelle.

C'est ici qu'entrent en scène M. Souhail Chichah et ses comparses.

Dans un auditoire de cette ULB qu'on appelle parfois le temple de la libre pensée et de la libre parole, il se fait qu'ils prétendent imposer à haut bruit un mixte d'éructations et de gesticulations.

Ils ne s'en cachent pas, ils sont venus pour bâillonner. Pour imposer leur censure, la « censure à l'haleine immonde, aux ongles noirs » dont parle Victor Hugo. Et qui plus est, ils prétendent imposer cette censure au nom même de la liberté de parole comme de la liberté de penser. Il fallait oser !

Face à eux Caroline Fourest, invectivée et outragée, ne baisse pas la tête.

La veille, il paraît que M. Chichah a suggéré de la « lapider » ! Oui, c'est le mot qu'il a choisi. Certes, il a jugé bon de préciser que c'était dans un sens métaphorique qu'il l'utilisait. Comme s'il était possible que le sens propre ait pu être concevable…

Mais, en toute hypothèse, comment ne pas frémir devant l'emploi de ce mot qui renvoie sciemment à l'ignoble pratique de certains intégristes musulmans ? Comment ne pas constater que cette répugnante petite provocation rhétorique disqualifie radicalement le personnage.

Mme Fourest n'en a pas fini avec les gracieusetés. Après les hurleurs de l'auditoire, voici que se profile, dans les journaux du lendemain, un quarteron de maîtres-tanceurs à l'égard de sa personne, mais plein de mansuétude pour des « chahuteurs » dont ils jugent le comportement anodin.

A l'envi, ils estiment que la Fourest a bien tort de se plaindre de cet « incident mineur » alors que, compte tenu de ses « positions assez radicales », elle « devait s'attendre à ce qu'il y ait des manifestations hostiles » et même « à être conspuée » !

Bref, c'était bien fait pour elle. Elle était venue pour débattre sur le thème « L'extrême droite est-elle devenue fréquentable ? » et tout naturellement on l'empêchait d'ouvrir la bouche au nom de sa prétendue islamophobie, alors même qu'elle se proposait de dénoncer entre autres choses la politique raciste des extrêmes droites xénophobes.

De même les réactions dignes du modérateur du débat, Guy Haarscher, et celles d'Hervé Hasquin, ancien recteur, qui s'époumonait à offrir la parole aux perturbateurs pour qu'ils expriment « leurs arguments » s'apparentaient, selon leurs contempteurs, à « un naufrage intellectuel de certains philosophes » qui les « empêchait d'entendre un message, même exprimé maladroitement ».

Bref, entre l'odieux et le confus, entre les dérobades de M. Chichah (le soir même et plus tard à un débat sur RTL) et les accusations chafouines dirigées contre « une caste » indéfinie et floutée pour mieux la dénoncer, entre ceux qui récusaient le bâillon tout en bâillonnant et muselaient au nom de la liberté de parole, le choix était affligeant.

Il reste à dire qu'une certaine évolution des esprits semble aussi dangereuse qu'inquiétante.

Dangereuse parce que l'histrionisme de M. Chichah comme les raisonnements spécieux de ceux qui, moyennant quelques remontrances, ne sont pas loin de l'absoudre, ne peuvent que conforter les discours haineux des extrêmes droites xénophobes qui gangrènent l'Europe entière de leurs discours haineux et, pour le coup, islamophobes.

Et inquiétante parce que, parmi les éléments de discours qui parsèment certaines prises de parole, se multiplient ces jours-ci les dénonciations surprenantes d'une « laïcité agressive » !

La laïcité on sait ce que c'est. Et notamment qu'elle implique une séparation entre la société civile et la société religieuse. Certes, il lui sied d'être ouverte et réceptive. Mais si, au moindre sursaut d'exigence morale ou de dignité, on la taxe d'agressivité intempestive, il convient qu'elle se mobilise et manifeste sans ambiguïté le respect le plus strict de ses valeurs, la radicalité de ses prises de position et, le cas échéant, de ses réquisitoires. Notamment à l'intention des sectaires et des dévots de toutes obédiences, y compris celle d'un progressisme dévoyé.

Un tribunal déclare prescrite l'action pénale introduite par M. Bart De Wever, marri d'avoir été traité publiquement de « leader résolument négationniste » par M. Pierre Mertens.

Le paradoxe est que c'est le leader de la N-VA qui paraît soulagé par cette ordonnance et l'écrivain qui en semble contrarié.

Paradoxe qui n'est qu'apparent. Car si Pierre Mertens espérait être renvoyé aux Assises (juridiction compétente pour les délits de presse) c'est qu'il souhaitait vivement « y avoir un vrai débat sur le négationnisme », ce qui n'était à l'évidence pas le premier souci de M. De Wever.

Privé de débat au bénéfice de la prescription, l'écrivain éprouve peut-être le sentiment d'avoir perdu une bataille.

En tout état de cause qu'il se rassure, il est loin d'avoir perdu la guerre.

Résolument, lui aussi, il s'est empressé de faire connaître que la décision de justice n'altère en aucune manière sa conviction et qu'il persiste à penser que le leader de la N-VA est « un leader résolument négationniste ».

En tout état de cause – c'est le cas de le dire – on sait la vigilance et la tonicité avec lesquelles Pierre Mertens défend les idées qui lui sont chères.

S'agissant des droits de l'homme, il est et reste un spectateur engagé. Et lorsqu'il estime publiquement que « l'abcès n'a pas été crevé », c'est dire qu'il n'a pas renoncé à le percer.

yvontoussaint@skynet.be

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[1] Zé Ninguèn dit le 29/02/2012, 20:43

que pouvons nous ajouter? Peut-être des nuances sans importance sinon, qu'il est bon de lire ces lignes. Bravo

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