L’angoisse des présidents-candidats

mardi 21 février 2012, 13:47

Jean-Paul Marthoz Journaliste et essayiste

Le dilemme est aussi vieux que la démocratie. Quand les échéances électorales approchent, la tentation est grande pour les présidents candidats de prendre des mesures en fonction surtout de leurs ambitions personnelles, au risque de compromettre l’intérêt général voire de mettre en péril la sécurité nationale.

La pratique est, somme toute, assez banale lorsqu’un chef d’Etat en campagne favorise une partie de l’électorat. Le clientélisme relève d’une tradition politique solidement ancrée. Jusqu’à déboucher sur des « cadeaux électoraux » ou sur ces « travaux inutiles », que Jean-Claude Defossé nous avait magistralement révélés.

Cependant, cette soumission des intérêts de l’Etat à des visées électorales est d’une tout autre nature lorsqu’elle s’exerce dans la sphère des relations internationales. En 1997, le réalisateur Barry Levinson en avait fait le scénario du film Wag The Dog, où l’on voyait un spin doctor (Robert De Niro) et un producteur de Hollywood (Dustin Hoffman) « inventer » une guerre dans les Balkans pour sauver la campagne de réélection d’un président empêtré dans un scandale sexuel.

Toute ressemblance avec un ancien locataire de la Maison Blanche serait « évidemment » abusive, mais ce film, qui mettait en exergue le dévoiement du pouvoir d’Etat au service de la réélection d’un politicien indélicat, ne relève pas seulement de la politique-fiction.

Dans un monde politique dominé par la soif de pouvoir et de brutaux rapports de force, le refus de calquer ses décisions sur une stratégie de réélection ferait plutôt figure d’exception. Il est vrai qu’une attitude altière, à la Mendès-France, assure davantage une place respectable dans les livres d’histoire qu’une place décisive à la sortie des isoloirs.

Généralement, les calculs sont plus « basiques », plus suivistes aussi des humeurs imputées à tort ou à raison à l’opinion publique. Même une « démocratie autoritaire » comme la Russie n’échappe pas à ce syndrome. « Medvedev et Poutine », notait dernièrement Le Figaro, ne changeront pas leur politique à l’égard de la Syrie parce que, « dans le contexte électoral actuel, ils sont soucieux de ne rien faire qui apparaisse comme une concession » à l’Occident.

« Je suis votre leader et donc je vous suis ». La formule est connue, mais elle rappelle bien à propos que les périodes électorales peuvent être des moments périlleux, dans la mesure où des décisions graves risquent d’être prises en dépit du bon sens ou contre l’intérêt fondamental et à long terme de la nation. Pour neutraliser des rivaux politiques ou courtiser des électorats spécifiques, des chefs d’Etat peuvent sciemment s’engager dans des voies que leur raison pourtant rejette et réprouve.

Aux Etats-Unis, c’est le dossier iranien qui est happé dans cette spirale électorale. Depuis quelques semaines, les événements s’enchaînent, provoquant une tension de plus en plus insupportable, qui risque de pousser tous les acteurs à la faute. Attentats, rodomontades, doubles discours, gesticulations, manœuvres : à tout moment, la situation peut déraper.

Sur toutes les scènes où se joue cette mauvaise pièce, le ton monte. Téhéran fait étalage des avancées de son programme nucléaire et mène une politique de la « provoc » qui attise la « logique de guerre ». Rappelant le négationnisme d’Ahmadinejad et ses menaces d’« annihiler l’Etat sioniste », Jérusalem agite le spectre mortel d’un Iran de plus en plus proche de la détention de la bombe et fait rouler les tambours.

Barack Obama est clairement sur le qui-vive. Lors de ces derniers mois, il avait réussi à dissiper l’image de mollesse et de procrastination que la droite américaine colle traditionnellement et injustement au Parti démocrate. Il avait traqué et liquidé Oussama Ben Laden, contribué à renverser le colonel Kadhafi et mené sans état d’âme une rude bataille aux talibans et aux extrémistes islamistes du Pakistan. Il avait également fait marche arrière sur le dossier israélo-palestinien, donnant des gages à un gouvernement Netanyahu, qui l’avait outrageusement soupçonné de ne pas être suffisamment attaché à la sécurité d’Israël.

Barack Obama sait que le dossier iranien est une roulette russe. Un affrontement militaire avec Téhéran ouvrirait une terrible boîte de Pandore. Selon les scénarios les plus probables, la fragile relance économique qui gagne peu à peu l’Amérique et renforce les chances de réélection d’Obama serait brisée net. Le Moyen-Orient entrerait dans de pires convulsions encore que celles dont il souffre aujourd’hui. Géopolitiquement, des dés radioactifs seraient jetés sur un échiquier piégé. Politiquement, toutes les cartes de l’élection seraient rebattues. Mais toute inaction face à l’acquisition par l’Iran de l’arme nucléaire aurait aussi de graves conséquences pour Obama et pour l’Amérique.

La « fenêtre d’opportunité » d’une solution négociée, inexorablement, se referme et, dans cette montée des tensions, la campagne électorale républicaine électrise tout. Soucieux de chauffer un électorat évangélique qui a fait de la protection d’Israël et de la lutte contre le « grand Satan iranien » le pivot de la politique étrangère américaine, faisant le pari également de ravir aux Démocrates l’appui dont ceux-ci ont traditionnellement et largement bénéficié au sein de la communauté juive, les Républicains font dans la surenchère, réduisant d’autant l’espace à l’intérieur duquel peut se développer une discussion froide et raisonnée des options américaines face aux provocations de Téhéran.

Que faire ? « La question clé, note Newsweek, est de savoir combien de temps il reste pour arriver à une solution négociée ». Certes, mais cette « temporalité » internationale s’imbrique perversement dans le calendrier électoral. Depuis des semaines, les néoconservateurs, esquissant des scénarios apocalyptiques d’une inaction américaine, notamment pour la survie d’Israël, harcèlent la Maison Blanche. Se positionner par rapport à l’Iran revient à se définir par rapport aux « valeurs de l’Amérique » et aux communautés qui la définissent et la composent.

D’autres, peu suspects de sympathie avec Téhéran, mettent au contraire en garde contre des « actions intempestives ». Conscients des risques croissants de conflagration, ils prient Obama de garder son sang-froid et « se comporter vraiment en chef d’Etat ».

Au moment où le monde est une nouvelle fois au bord de la crise de nerfs, un président-candidat se retrouve devant l’un des pires dilemmes : ne pas tenir compte des pressions de la campagne électorale pour penser uniquement aux intérêts vitaux et à long terme du pays et de ses alliés.

Harcelée par le camp républicain, l’administration Obama croise les doigts. En espérant arrêter au plus tôt la machine infernale.

En espérant aussi que le « peuple » préfère des dirigeants qui parient sur sa fortitude, son calme et sa raison plutôt que sur l’exploitation de ses phobies et de ses passions.

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