
JACQUES DE DECKER
mercredi 10 octobre 2007, 11:42
Amélie Nothomb, fidèle à la rentrée littéraire, complète avec son nouveau et seizième titre son roman « Stupeur et tremblements » qui était paru il y a huit ans. Photo Jean-Baptiste Mondino.
Un premier paragraphe de quelques lignes en guise d’amorce, lancé par une de ces phrases paradoxales dont elle a le secret (« Le moyen le plus efficace d’apprendre le japonais me parut d’enseigner le français ») et c’est parti : le nouveau livre d’Amélie Nothomb, le seizième, appareille. Et il file bon train jusqu’à la dernière page, brillant, sensible, intelligent en diable, très émouvant par moments et en définitive beaucoup plus profond qu’il ne veut s’en donner l’air.
On ne le dira jamais assez : « la » Nothomb égrène d’année en année les stations d’un chemin de vie qu’elle nous livre parfois avec une surprenante impudeur sans ostentation, ce qui la distingue des usages d’aujourd’hui. Elle est effrontée comme les plus grandes, de Jane Austen à A. S. Byatt, c’est-à-dire comme sans y toucher, mais en vrillant profond sous nos couches de conformisme, même celles qui se croient subversives.
Ce livre-ci, Ni d’Eve ni d’Adam, est, pour le coup, réellement, résolument subversif. Il nous dit comment son double dans la vie réelle (Amélie Nothomb, la star littéraire, étant par définition virtuelle) a rompu avec la tradition du mariage, ce comportement pourtant toujours bien ancré dans les habitus humains. Mais elle le fait sans sacrifier à aucune idée reçue sur la question. Pas de manifeste d’aucune sorte, qu’il soit libertaire, féministe ou autre. Elle ne rallie aucun slogan, ne marche derrière aucun étendard. C’est son avis, et elle le partage. Elle ne vexe personne, mais elle en éclairera plus d’une. Car c’est aux femmes, et aux plus jeunes, que ce livre s’adresse, et elles en feront leur miel, on peut en être sûr.
L’auteur avait donné un avant-goût de ce qu’elle raconte ici lors des interviews accompagnant la sortie de Stupeur et tremblements, voici huit ans. Elle avait fait allusion à un fiancé japonais qui, apprenant le traitement qu’on réservait à sa chère et tendre dans les entreprises de son pays, sanglotait de honte d’être japonais. Nous voici en mesure d’en savoir plus sur ce compatissant jeune homme, avide d’apprendre le français, adepte de la culture occidentale au point d’en adopter les usages gastronomiques les plus immondes, au volant d’une limousine blanche, et plein d’attentions à l’égard de sa préceptrice dont l’intérêt pour son pays est au moins égal à celui qu’il cultive pour la francophonie.
Nothomb ponctue son roman de pauses lyriques qui rompent avec le ton pince-sans-rire dominant, pour célébrer le paysage japonais avec un talent évocateur inspiré de la peinture locale : il ne nous étonnerait pas que, demain, les petits Japonais ne soient invités à mémoriser sa désormais classique ascension du mont Fuji, en ce compris les gags dont elle l’émaille.
Mais le sommet du livre tient dans sa conclusion, où l’on trouve une définition inédite et syncrétique des rapports entre les sexes inspirée de la morale des samouraïs. En nos temps d’interculturalisme souhaité et nécessaire, Nothomb, philosophe critique du mariage dans le droit fil de Kierkegaard, y ouvre des pistes nouvelles qui incitent à réfléchir.
Chaque livre de Nothomb s’inscrit dans le mégalivre que constitue son œuvre. Certains d’entre eux peuvent être tenus pour des points d’orgue. Ni d’Eve ni d’Adam est un de ceux-là.
1967. Naissance à Kobé, au Japon, à la faveur d’un des postes diplomatiques de son père Patrick ; celle qui n’a pas encore choisi de s’appeler Amélie parcourt le monde au fil des affectations paternelles.
1985. Études de philo romane à l’ULB, période qui ne l’enchante guère.
vers 1990. S’en retourne au Japon, pour y vivre les expériences qu’elle relate dans Stupeur et tremblements (1999) et dans Ni d’Eve ni d’Adam (2007). C’est là qu’elle commence à réellement se vouer à l’écriture.
1991. S’en revient en Belgique au début de l’année (« On a toujours quelque chose à fuir. Ne serait-ce que soi-même », écrit-elle dans son dernier livre). Emporte dans ses bagages un premier état d’Hygiène de l’assassin. 1992. Accepté chez Albin Michel, le livre produira en septembre la sensation que l’on sait. Commence alors le fabuleux destin d’Amélie Nothomb. Un roman par an, des centaines de milliers d’exemplaires à chaque fois, des droits de traduction qui se négocient aux enchères, le plus gigantesque succès mondial des lettres françaises d’aujourd’hui, une panoplie de chapeaux tous signés Pompilio, une vie privée des plus protégées, une vie publique des mieux orchestrées, une maîtrise des médias acquise de haute lutte, une élégance naturelle fruit d’une excellente éducation font d’elle, auprès de Mathilde de Belgique et de Justine Henin, la plus insolite des trois W. I. (Wallonnes Illustres). (J. D. D.)
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