Comme un risque d’enlisement en Libye
BAUDOUIN LOOS
jeudi 07 avril 2011, 12:52
Le front militaire n’a pas subi d’importantes modifications depuis quelques jours. Les rebelles, mal armés, reprochent à l’Otan de ne pas intervenir de manière plus décisive. Le régime de Kadhafi croit encore à une possible solution politique... si les rebelles se rendent. Par Baudouin Loos
Les avocats de l’intervention internationale en Libye pour éviter un massacre à Benghazi et leurs contradicteurs ont toujours eu un point commun : tous admettaient ou faisaient valoir le risque d’enlisement que charriait ce conflit. Les signes se multiplient sur le terrain prouvant que la menace se profile dangereusement.
Les frappes aériennes des coalisés mandatés par l’ONU et sous commandement Otan ont réussi à stabiliser le front, et encore : les rebelles restent tellement désorganisés et mal armés qu’ils font piètre figure malgré leur bonne volonté et qu’ils pourraient encore une fois de plus reculer. Politiquement, le régime de Kadhafi demeure isolé, mais les gains diplomatiques des rebelles n’apparaissent pas encore décisifs.
Plus que jamais, l’évidence s’impose : sans un concours bien plus massif des forces des coalisés et l’obtention d’un armement plus efficace, les rebelles ne sortiront jamais vainqueurs de cette guerre. Mais les coalisés sont pour le moins circonspects. Le Français Alain Juppé n’a pas caché le problème, mercredi sur France-Info : « Nous soutenons de toutes nos forces le Conseil national de transition (CNT, qui dirige vaille que vaille l’opposition à Benghazi, NDLR), il faut aussi qu’il s’organise. Finalement sur le terrain tout dépendra d’eux. Nous sommes là pour protéger les populations civiles, et pas pour repartir à la reconquête du territoire. »
Après avoir longtemps ignoré le sort de Misrata, une ville proche de Tripoli qui s’est révoltée depuis la mi-février contre le joug des Kadhafi, les rebelles ont enfin plaidé la cause de la troisième ville du pays en proie à de sévères assauts du régime.
Le chef militaire des rebelles libyens, le général Abdel Fattah Younès, avait ainsi accusé mardi à Benghazi l’Otan d’abandonner Misrata : « L’Otan croit nous rendre service en bombardant ici et là alors qu’il laisse les habitants de Misrata mourir tous les jours (…), ceux-ci sont menacés d’extermination au vrai sens du terme », avait-il lancé, avec une virulence sans précédent.
Et de préciser : « L’eau y est coupée, il n’y a plus d’électricité ou de produits alimentaires, il n’y a plus de lait pour enfants depuis 40 jours, alors que les forces de Kadhafi bombardent tous les jours maisons, mosquées et hôpitaux à l’artillerie lourde. On y boit de l’eau des égouts… »
Le ministre français des Affaires étrangères a admis l’urgence mercredi : « Misrata est dans une situation qui ne peut pas durer et je vais m’en entretenir dans quelques heures avec le secrétaire général de l’Otan. » Mais Alain Juppé a mis en exergue un réel problème technique : « Nous avons demandé formellement qu’il n’y ait pas de dommages collatéraux sur les populations civiles, ça rend les interventions plus difficiles parce que les troupes de Kadhafi ont bien compris les choses et ont tendance à se rapprocher des populations civiles. »
Selon le contre-amiral britannique Russ Harding, commandant adjoint de l’opération de l’Otan, les forces de Kadhafi utilisent des civils comme boucliers humains en se mêlant au trafic routier. « En conséquence, les forces gouvernementales avancent en direction d’Ajdabiya et deviennent une menace directe pour cette ville et au-delà, pour Benghazi. »
Le régime du fantasque « guide » libyen a tenté de relancer la piste diplomatique mardi soir, s’affirmant prêt au dialogue avec les rebelles… pour autant qu’ils déposent les armes. Le régime fonde certains espoirs sur l’arrivée la semaine prochaine d’un comité de l’Union africaine composé de plusieurs chefs d’Etat.
Mais il ne refuse pas pour autant de rencontrer ceux qui viennent d’Occident. Ainsi, un émissaire américain officieux dont on ignore la nature du mandat, l’ancien sénateur républicain Curt Weldon, est arrivé dans la capitale libyenne. Ses entretiens avec la famille Kadhafi porteraient sur un scénario qui prévoirait le retrait de Mouammar Kadhafi et une période transitoire pilotée par Seïf al-Islam, le plus doué des fils du « guide ».
Pendant ce temps, Washington a dépêché auprès de rebelles à Benghazi le diplomate Chris Stevens, naguère nº 2 du poste à Tripoli. S’il sonde les insurgés sur le scénario susmentionné, il recevra sans nul doute un accueil glacial du CNT, qui n’a pas une once de confiance en Kadhafi.
Enfin, les Algériens, très discrets jusqu’ici, font également entendre leur voix, exhibant la menace qu’Al-Qaïda au Maghreb pourrait « se procurer un armement lourd et sophistiqué de nature à mettre en péril la sécurité dans cette région et bien au-delà ». Comme si Al-Qaïda a par miracle accès à des armes dont les rebelles ont un si cruel besoin.
