Bernard Faure Professeur d’histoire des religions d’Asie à l’Université Columbia (New York)

propos recueillis par VANESSA DOUGNAC

« Le bouddhisme est aussi empreint de violence »

mercredi 26 mars 2008, 11:28

Face à la révolte antichinoise au Tibet et à la radicalisation des jeunes exilés, le Dalaï-lama continue à prôner la non-violence. Est-ce le message fondateur du bouddhisme ?

Grâce au Dalaï-lama, la non-violence est devenue l’image de marque du bouddhisme. C’est le résultat des convictions d’un homme à la personnalité exceptionnelle, qui rayonne à travers le monde entier. Mais à l’origine, le concept vient de la religion jaïniste, qui défend le respect de toute forme de vie. Les Jaïns portent même des masques pour ne pas avaler de petits insectes. Le principe du bouddhisme est plutôt celui de la compassion dans la souffrance humaine. Par le karma et par nos vies antérieures, nous serions tous liés les uns aux autres. Donc faire violence à l’autre, c’est faire violence à soi-même. « Ne pas tuer » est l’un des cinq préceptes bouddhistes.

Mais le recours à la violence n’a-t-il pas cependant été justifié dans l’histoire des bouddhistes ?

Chez tout peuple, il y a une différence entre théorie et pratique. Paradoxalement, l’idée même de compassion a pu être utilisée comme un argument de supériorité et de violence. Les moines, très éduqués, ont toujours été proches du pouvoir. Ils étaient les conseillers des rois. Un roi ne doit-il pas défendre son pays par la force ? Alors, les moines ont dissocié le temporel, avec la raison d’État, et le spirituel. L’empereur Ashoka, qui vécut en Inde au IIIe siècle, ne rendit pas pour autant les terres conquises dans le sang lorsqu’il se convertit au bouddhisme.

Le bouddhisme du Grand Véhicule, pratiqué dans la chaîne himalayenne, prône la vacuité de toute chose. Comme tout est illusoire, tuer peut alors être « insignifiant », « inexistant ».

Enfin, la violence peut être justifiée pour sauver le « dharma », la loi universelle bouddhiste.

L’identité bouddhiste s’est souvent sentie menacée, en particulier par les musulmans. Et il y a l’idée que si le bouddhisme est attaqué, il faut le défendre. Dans les textes, les infidèles ou les envahisseurs sont perçus comme des démons. Le Japon en particulier a développé cette notion du « moine guerrier ».

Mais comment comprendre le fondamentalisme bouddhiste en Asie du Sud ? En Birmanie, la junte utilise le bouddhisme comme instrument de propagande. Au Sri Lanka, les moines radicaux poussent à la guerre contre les rebelles tamouls. Au Bhoutan, le dernier royaume bouddhiste indépendant de l’Himalaya, le roi a fait violemment évincer, au début des années 90, la minorité d’origine népalaise…

Ce fondamentalisme-là est issu d’une dérive du nationalisme bouddhiste. Les moines ont été le fer de lance des mouvements nationalistes qui sont apparus partout en Asie dès la fin du XIXe siècle.

Les moines sont sortis du monastère pour descendre dans la rue et revendiquer un bouddhisme engagé. Ce phénomène est très important.

Au Sri Lanka, les conséquences sont frappantes. Par extension nationaliste, les moines se sont identifiés à leur ethnie cinghalaise, et mènent une sorte de « guerre sainte ». D’autant plus que, selon les textes religieux, le Sri Lanka est un dépositaire sacré du Dharma. La minorité tamoule, de confession hindoue, musulmane ou chrétienne, a alors été perçue comme l’assaillant, contre lequel il faut se défendre.

Au Bhoutan, qui affiche un bouddhisme tibétain, existe indéniablement l’idée d’une suprématie ethnique. Cela a certainement poussé à l’éviction des Bhoutanais de souche népalaise.

La situation en Birmanie est plus ambiguë, car la junte militaire est de culture bouddhiste, tout comme les moines qui se sont opposés à elle. Mais les enjeux communautaires méritent d’être observés, car on a eu connaissance d’incidents où des moines s’en sont pris à des musulmans. Tout comme au Tibet, où, ces derniers jours, des témoins ont raconté avoir vu des Tibétains agresser des musulmans.

Ils peuvent donc, malgré les préceptes du Dalaï-lama, se tourner vers la violence ?

La colère des Tibétains est simplement une réaction humaine. Elle est l’émanation d’un ressentiment et d’une volonté de résistance, qui existent depuis des années mais étaient occultés par la force du message du Dalaï-lama. C’est aussi le constat amer que le combat non violent du Dalaï-lama n’a pas porté ses fruits. Il y a aussi différentes factions parmi les exilés tibétains : Le Dalaï-lama et les moines de Lhassa sont modérés et défendent l’autonomie du Tibet. Ceux des grands monastères autour de Lhassa (Drepung, Sera, Ganden) s’illustrent pour leur combativité. Les moines issus du Khams et du Qinghai, régions peuplées de nomades dans l’est et le nord-est, sont les plus radicaux et ont toujours revendiqué leur indépendance, tant vis-à-vis de Lhassa que vis-à-vis des Mongols ou des Chinois.

Les royaumes himalayens bouddhistes, aujourd’hui sous suprématie indienne, chinoise ou népalaise (sauf le Bhoutan), se sont caractérisés par des systèmes très féodaux. Par exemple, le Mustang, au Népal, fonctionne encore selon la suprématie des nobles qui vivent dans la « Haute Ville »…

En effet, et c’était aussi le cas au Tibet. Une interprétation du bouddhisme a servi de ciment à cette idéologie féodale, qui prône le conservatisme et l’immobilisme. La même tendance s’est développée dans l’hindouisme et les castes. Notre place dans la société serait déterminée par les actes de nos vies antérieures, alors chacun accepte sa position, puisqu’elle est « méritée ». Mais c’est une interprétation très caricaturale.

Bouddhisme et démocratie peuvent-ils faire bon ménage ?

Le bouddhisme est lié à toutes les formes de régime ! L’Occident, influencé par le Dalaï-lama, a tendance à associer bouddhisme, paix et démocratie. Ce n’est pas une évidence.

p.2 & 3 temps fort

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[3] Woiczik envoyer un message personnel dit le 14/04/2008, 10:31

Bouddhisme et violence ?
Je suis surpris, et souhaiterais pouvoir en apprendre plus. Les Sohei me semblent une manifestation locale et particulière au Japon médiéval, en aucune façon une expression du bouddhisme en soi, et moins encore de lutte contre des "infidèles" ou des "envahisseurs". Je n'avais pas conscience du fait que le bouddhisme pouvait être porteur de guerres saintes, ou avoir produit des manifestes comparables à l'"Eloge du Temple" de Bernard de Clairvaux, légitimant la violence. Faux, donc ? Que lire pour s'instruire sur le bouddhisme et la violence ?

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[2] Sahmaz envoyer un message personnel dit le 28/03/2008, 09:53

Propos à méditer (suite)
Et la violence n'est l'apanage de personne en particulier. Elle est inscrite dans l'humanité et nous confronte tous aux mêmes tentations et aux mêmes dérives.

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[1] Sahmaz envoyer un message personnel dit le 28/03/2008, 09:52

Propos à méditer et généraliser
Voilà une interview très éclairante et qui a le double mérite de soulever certains clichés tout en ramenant la question religieuse à sa juste place. En ces temps où une religion en particulier est pointée (l'islam), que d'autres lui sont opposées (le christianisme pour sa liberté de pensée, le bouddhisme pour son pacifisme), il serait bon de reconsidérer toutes les religions (et les courants spirituels) sous un angle plus complexe qui distingue les éléments liés au nationalisme, aux luttes de pouvoir, aux rivalités d'influences, aux sous-courants, écoles et autres particularismes. Rien n'est monolithique en ce bas monde...

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