« La parole brute d’Al-Qaïda est surprenante »
André Versaille Éditeur
propos recueillis par ALAIN LALLEMAND
vendredi 30 octobre 2009, 11:17
L
’éditeur belge André Versaille publie
un livre-document,
Le Manuel pratique du terroriste (1), qui n’est rien d’autre que la traduction en français du
Manuel de Manchester, un document attribué à Al-Qaïda qui explique – notamment – ses techniques d’assassinats…
Etait-ce opportun ?
Ce livre n’a pas été publié sur un coup de tête. Quand j’ai lu ce texte dans sa version anglaise, je me suis dit que c’était un texte important, que les francophones connaissent très peu, mais qu’il était inimaginable que quelqu’un puisse commettre un assassinat en en trouvant la recette dans ce livre. Dès lors, nous avons publié une traduction « complète » du livre, mais en le rendant inutile : l’arme est là, mais sans la gâchette. Toutes les recettes de poisons, d’assassinats, « où frapper ? », « quelles sont les parties léthales ? », etc., ont été gommées. Mais en laissant apparents des pointillés dans l’espace qui a été caviardé.
Par contre – et c’est ce qui me semble important – dans ce texte, apparaît la parole même d’Al-Qaïda. Il est important de comprendre comment on forme des militants et quels sont les mots employés : par exemple, on ne parle pas d’être humains, on parle de « cibles ».
Vous avez ajouté au document l’éclairage global d’un spécialiste, Arnaud Blin. Est-ce une démarche identique aux éditions actuelles de « Mein Kampf », qui ne peuvent être commercialisées sans mise en demeure et éclairage ?
Bien sûr. Une préface importante montre le texte, explique l’intérêt de sa publication, cependant que j’écris une note d’éditeur qui explique la démarche.
A propos de Mein Kampf, rappelez-vous qu’il a été traduit en 1935 par des militants de gauche, précisément pour montrer aux politiques la nature réelle de leur interlocuteur allemand, pour pouvoir dévoiler aux politiques ce que Hitler avait écrit. Les autorités allemandes, elles, ne voulaient absolument pas que le livre circule. Ceci étant, je comprendrais très bien qu’il y ait débat, ou qu’un éditeur se refuse à publier ce genre de document. Mais je pense que si on veut lutter contre ce genre de chose, autant en connaître les éléments : en matière d’information, le cordon sanitaire n’a pas de sens.
Pourquoi publier ce texte maintenant, alors qu’il est disponible depuis plusieurs années, et qu’Al-Qaïda est sur le déclin ?
Je ne connais ce manuscrit que depuis juin, et il n’est pas aussi célèbre que vous ne le pensez.
Quand ce texte vous a été proposé, est-ce que les choses ont de suite été claires, ou êtes-vous d’abord passé par un dilemme moral ?
Je me suis dit de suite que c’était important, mais je me suis méfié de moi-même : j’ai consulté autour de moi. Il était clair qu’il fallait censurer, puis donner une édition, sinon savante, du moins éclairée. Je signale qu’il existe, aux Presses universitaires de France, un ouvrage similaire, Al-Qaïda dans le texte, de Gilles Kepel, que j’avais trouvé très intéressant : on n’a plus le filtre du spécialiste, on dispose de la parole brute. La manière dont les gens parlent est intéressante.
Mais la différence entre le livre de Kepel et le vôtre, c’est un peu ce qui distingue la publication de « Mein Kampf » de celle du mode d’emploi du Ziklon B, non ?
C’est vrai, mais Al-Qaïda dans le texte est moins surprenant. Ici, vous avez la parole intime d’Al-Qaïda : comme lorsque vous êtes face à une correspondance ou un journal intime, c’est différent de l’œuvre ou des commentaires. C’est un texte qui n’est pas fait pour être publié. Alors que les interventions d’Al-Zawahiri et consorts sont destinées au public : il n’y a pas de parole secrète. Ici, pas question de double langage : on s’adresse aux militants. Brut de décoffrage.
(1) Manuel pratique du terroriste , Édition établie et annotée par Arnaud Blin, André Versaille Éditeur, 192 p., 19,90 euros.