Une approche multidimensionnelle de la fracture numérique
vendredi 29 août 2008, 09:57
Périne Brotcorne
Véronique LaurentChargées de recherche à la Fondation-Travail Université, Namur
L’Agence wallonne des télécommunications (AWT) a publié début juillet les résultats de son enquête annuelle 2007 sur les usages des nouvelles technologies par les citoyens en Région wallonne. Alors que les technologies de l’information et de la communication (TIC), qu’il s’agisse de l’informatique, d’internet, de la téléphonie mobile, de la télévision numérique ou encore d’autres produits multimédia se répandent dans tous les domaines de la société, une des conclusions principales de cette enquête est qu’encore près d’un tiers des Wallons n’utilise jamais internet, véritable pivot des TIC. Ce public de citoyens, constitué principalement de seniors, de personnes peu diplômées ou de femmes, est dit en situation de « fracture numérique », un terme bien à la mode, popularisé tant par les médias que par les milieux scientifiques, économiques et politiques. L’expression désigne communément le fossé entre les personnes bénéficiant de l’accès à l’information numérique (les « info-riches ») et les personnes privées des contenus et des services que ces technologies peuvent offrir (les « info-pauvres »).
À l’heure où les TIC sont perçues comme un levier privilégié pour faire entrer la société dans l’ère de l’information, la fracture numérique est considérée comme l’un des maux majeurs de cette « nouvelle » société de la connaissance.
Si cette expression semble vague pour le grand public, qu’il se rassure, ce n’est pas sans raison ! Même les experts n’y voient pas toujours clair, tant la notion est bien plus complexe qu’elle n’y paraît. Le sentiment général est que la notion a du sens, mais peu de contenance. Une question légitime reste alors souvent en suspens dans les débats publics : quels aspects la fracture numérique recouvre-t-elle vraiment ?
En l’analysant de plus près, celle-ci recouvre des inégalités de dimensions et de natures très différentes. Au-delà des clivages liés au strict accès matériel aux TIC, qui se résorbent peu à peu, les clivages liés aux usages prennent une importance croissante. On l’oublie trop souvent : avoir « accès » aux TIC ne dit encore rien sur les usages réels de la technologie. Ceux-ci peuvent recouvrir des formes et des objectifs variés, s’effectuer dans des contextes divers, via différents services technologiques, et requérir des niveaux de maîtrise très variables. Dynamiques, ils sont aussi liés à un processus d’apprentissage comportant des phases de décrochage et de rattrapage dépassant le strict cadre des TIC et fluctuant dans le temps.
Pour comprendre ces clivages grandissants dans les usages des technologies, il faut s’intéresser aux facteurs qui conditionnent leur appropriation et la capacité d’en faire un usage motivé, autonome et efficace. La question des compétences et des connaissances dont disposent les individus pour s’emparer des technologies s’avère centrale à ce propos. En plus d’être techniques, celles-ci recouvrent de nombreuses aptitudes de lecture, d’écriture ou encore d’esprit critique face à l’information. À côté des compétences, d’autres éléments entrent également en ligne de compte : les besoins des citoyens, l’utilité perçue des TIC, l’opportunité d’utiliser la technologie pour occuper une position sociale plus valorisante ou encore la possibilité de compter sur un support social pour utiliser l’outil technologique sont autant de facteurs qui jouent sur l’appropriation et sur l’usage des TIC. L’inclusion numérique est donc un processus social complexe lié à des facteurs tant matériels qu’éducationnels, sociaux, économiques et culturels. La fracture numérique est multidimensionnelle. C’est pourquoi, il semble plus judicieux de parler « des » inégalités numériques plutôt que d’« une » seule fracture numérique.
Il est cependant important de faire une distinction, souvent négligée, entre « différences » et « inégalités » dans l’accès aux TIC et dans leur usage. Observer des écarts à ces égards n’induit pas de facto que ceux-ci revêtent un caractère inégalitaire. Ces écarts peuvent, en effet, refléter de simples différences, relevant, par exemple, d’un choix de vie de certains citoyens. Pour que l’exclusion devienne réelle, il faut que ces différences créent des phénomènes de ségrégation pouvant se faire sentir dans des domaines comme le travail, l’accès aux biens de consommation, la communication ou encore la participation citoyenne.
Terminons avec un constat interpellant. L’enquête de l’AWT nous apprend que la principale raison évoquée par les non-usagers d’internet est son manque d’intérêt et d’utilité, un motif qui ne cesse d’augmenter d’année en année.
Ce désintérêt est-il lié à un véritable choix du citoyen ou masque-t-il, au contraire, des difficultés socio-économiques plus profondes (pauvreté, inégalités face à l’éducation, etc.) qui font que ces personnes ne sont pas à même de s’intéresser aux TIC ou ont d’autres priorités à régler ? Inversement, le combat contre la fracture numérique a-t-il un sens si l’inutilisation de la technologie ne met pas les individus « hors jeu » d’un point de vue social ? L’inclusion sociale passe-t-elle nécessairement par l’inclusion numérique ? Mettre l’accent, de facto, sur l’absolue réduction de la fracture numérique sans prendre en compte son contexte social, ne dénoterait-il pas alors une certaine orientation idéologique du « tout numérique » ? On est en droit de se poser sérieusement ces questions.
Réduire la fracture numérique ne doit donc pas être envisagé comme une finalité en soi, mais comme un moyen au service d’une fin : la participation sociale du plus grand nombre aux différentes sphères de la société. La lutte contre les inégalités numériques n’a de véritable sens que si elle est vue de manière nuancée et globale ; et ambitionne de rétablir cette participation de manière plus équitable entre les citoyens. À côté des politiques visant à réduire la fracture numérique, il est primordial de continuer à développer d’autres politiques tant économiques qu’éducatives, sociales et culturelles.
Fracture numérique quelle grosse blague ! Ca n'apporte pas grand chose internet, il y a des gens très important et très compétent (je pense à un politique très en vogue) qui ne savent pas allumer un ordinateur, il y a des prolos qui savent s'en servir pour perdre leur temps. Bref, le problème c'est la pauvreté en général, pas la "fracture numérique".
Justement, là aussi pour avoir un avis sur la pertinence de l'information les acquis culturels des uns et des autres font la différence. De la même façon que certains ont une lecture critique des journaux télévisés par d'autres sources d'informations (presse, revues, débats ..) il est possible de se constituer sa revue de presse sur internet en sélectionnant des fils RSS de sélectionner dans les moteurs de recherche des sources d'information. Encore faut-il l'avoir appris. Un plus grand flux d'information est une chance à condition d'apprendre à trier et accéder à l'information. Si les moteurs avec publicité se développent c'est aussi parce que les services publics en France et en Europe ne rendent pas ce service.
Intérêt Ces brillants penseurs n'ont pas encore vu - contrairement au citoyen - qu'il est de plus en plus difficile de trouver sur internet de l'information de valeur pollué qu'il est par la désinformation et les sites racoleurs. Quand vous cherchez quelque chose et que le leader des moteurs de recherche vous sort des centaines de pages dont très peu ont un rapport avec votre recherche, car ils se font payer pour mettre les liens en bonne position, vous finissez par tout balancer. Internet est devenu un but en soi et plus personne ne s'interroge sur sa pertinence et comment le citoyen pourra séparer le bon grain de l'ivraie. Et cela sans se rabattre sur le sopcial qui n'a rien à voir et a bon dos.