Le smartphone, outil de création

JEAN-MARIE WYNANTS ET ADRIENNE NIZET

mercredi 11 janvier 2012, 07:29

Un long-métrage entièrement réalisé avec un smartphone et une exposition de dessins sur iPhone marquent l'actualité. Une tendance encore marginale amenée à faire des petits selon Jean de Renesse, organisateur du festival « Ciné Pocket ».

Un canif suisse. » C'est ainsi que Jean de Renesse, directeur du festival « Ciné Pocket », décrit le smartphone. Avec lui, on peut téléphoner, envoyer des SMS, surfer sur internet, mais aussi photographier, filmer, composer de la musique et même peindre ! Des applications que les artistes hésitent de moins en moins à utiliser.

Repères

Au Musée Toujours intéressé par les nouvelles technologies, David Hockney explore depuis 2010 la création de dessins sur son iPad ou son iPhone. « Le grand avantage de l'iPad, c'est d'être comparable à un carnet de dessins, déclare-t-il dans le livre rassemblant ses conversations avec le critique Martin Gayford. Toutes les peintures sont dans la tablette, prêtes à être utilisées. » Rien de bien original finalement. Comme n'importe quel quidam ayant joué un jour avec l'application Brush, il s'amuse avec les traits, les couleurs, les effets. Mais à la différence de la plupart d'entre nous, il obtient très vite des résultats étonnants. On pourra en découvrir une partie dès le 21 janvier à la Royal Academy of Arts de Londres.

Dans la presse Novembre 2010. En Une du New York Times, quatre photos de Damon Winter font sensation. Pour couvrir un sujet on ne peut plus sérieux (la guerre en Afghanistan !), le photographe s'est servi de son iPhone, et plus précisément de l'application « Hipstamatic » de celui-ci. Résultat : des photos très typées, au plus près du quotidien des soldats. « Composer une photo avec un iPhone est plus désinvolte et moins calculé, précisera d'emblée Damon Winter sur le blog des photographes du NYT, « Lens ». Et comme les soldats se prennent souvent en photo l'un l'autre avec leurs téléphones, ils étaient plus à l'aise que si j'avais eu mon appareil habituel. »

Au cinéma Olive, présenté comme le « premier long-métrage entièrement réalisé avec un téléphone portable », a été projeté dans plusieurs salles de cinéma aux Etats-Unis, un petit exploit pour un film indépendant non soutenu par une major. Pour le tourner, le réalisateur s'est servi d'un Nokia N8, augmenté d'un objectif 35 mm afin de satisfaire aux exigences d'une projection grand écran. Gena Rowlands (Une femme sous influence) y tient un des rôles principaux (celui d'une vieille femme bouleversée par une jeune fille aux pouvoirs extraordinaires), mais c'est évidemment l'argument technologique qui a attiré les regards sur ce film de Hooman Khalili, doté d'un budget de « seulement » 500.000 dollars. Les cinq premières minutes sont visibles en ligne : www.olivethemovie.com

Miss Mouche, de Bernard Halut (en salles ce mercredi) raconte le quotidien de Nina, une jeune fille de 12 ans, qui filme tout ce qu'elle voit avec son téléphone portable: les mouches qu'elle admire, mais aussi ses amis et ses parents. Jusqu'au jour où tout bascule et où elle découvre ce qu'elle n'aurait jamais dû voir: la déchéance de ses parents. Tourné avec un tout petit budget à Braine-l'Alleud avec des comédients belges (dont Valérie Bauchau, Bernard Cogniaux et Thierry De Coster), ce premier long métrage du scénariste d'Ici Blabla met la vidéo au coeur du propos.

Entre David Hockney qui expose ses dessins sur iPhone à Londres, Soko qui tourne son clip avec le même appareil ou encore le groupe Atomic Tom qui, dans le métro new-yorkais, livre une version sur smartphone de sa chanson « Take me out » (vue plus de 5 millions de fois sur YouTube !), l'objet s'est bel et bien fait une place dans le paysage artistique du XXIe siècle. Et pour Jean de Renesse, qui mise sur cette technologie depuis cinq ans déjà (« son » festival de films mobiles, ouvert à tous, existe depuis 2007), ce n'est que le début. « Nous sommes à la lisière entre l'époque où ces œuvres semblaient fantastiques parce que c'était nouveau et celle où c'est la norme, avance-t-il. Les “pocket films” commencent d'ailleurs à acquérir un certain cachet. »

La preuve : l'édition 2011 du Festival international du film de Berlin a sacré, dans la catégorie court-métrage, Night Fishing, le court des Coréens Park Chan-Wook et Chan-Kyung intégralement tourné sur smartphone. Et Olive, de Hooman Khalili, a eu l'honneur d'être projeté en salles aux Etats-Unis. Tandis que, dans le domaine de la photographie, des galeries à Londres, Paris et New York ouvrent leurs portes à des œuvres prises avec des téléphones portables. « On est toujours dans l'expérimental, poursuit Jean de Renesse, mais les choses évoluent. »

Une réappropriation de l'image

En parallèle à cette expérimentation artistique plus ou moins pointue, l'utilisation des smartphones par le grand public explose. En 2011, aux Etats-Unis, un quart des photos et vidéos aurait été réalisé grâce à ces appareils ! « Leur principal avantage, c'est la spontanéité, poursuit le directeur de « Ciné Pocket ». Le smartphone offre plus de libertés, impose moins de contraintes. En plus, le téléphone fait partie du quotidien des gens. Il serait même, selon une étude, le seul objet pour lequel on rentre chez soi en cas d'oubli ! »

Bien entendu, la multiplication des vidéos postées ne garantit en rien leur valeur artistique (c'est d'ailleurs la question posée par le très fouillé documentaire PressPausePlay, visible en ligne – presspauseplay.com) mais Jean de Renesse y voit néanmoins une « confusion salutaire » : « Je pense que nous sommes au tout début d'un repositionnement par rapport à l'image, explique-t-il. Cette prolifération de photos et de vidéos nous oblige à faire le tri, sert d'éducation à l'image, nous permet de sortir des standards actuels. Face à la masse, chacun est amené à se demander : Est-ce vraiment intéressant ? Ai-je gagné ou perdu deux minutes ? »

Face à ces questions, les artistes tireront donc sans doute à nouveau leur épingle du jeu. Par leur créativité, leur talent et leur professionnalisme, quel que soit l'outil d'expression choisi.

Inscriptions pour le festival « Ciné Pocket » jusqu'au 30 janvier. Projection et remise des prix à Flagey le 14 février dès 20 h. www.cinepocket.be

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