Froid, eux ? Jamais !
STEPHANE BONVIN
vendredi 10 février 2012, 11:55
EN MINI-BASKETS dans la neige, sans veste et sans gants, par moins 8 degrés Qu'est-ce qui pousse de plus en plus d'ados à s'exposer au froid ?
Elle est partie à l'école en petites baskets de toile et cardigan Abercrombie pas super-étanche pour la protéger de l'hiver qui caille au-dessous de zéro. C'était mardi matin. Sa mère, encore à moitié en pyjama, lui a couru après et l'a obligée, devant les copines, à enfiler ses Ugg. Le lendemain, l'anecdote fait sourire Alisson, 13 ans : « Je n'y peux rien, mais ma mère, elle est frileuse pour deux. »
Mais qu'est-ce qui arrive aux adolescents pour qu'ils soient si nombreux à se balader en minijupe et en ballerines ? Pourquoi faire du ski ou du scooter le jean tellement baissé qu'on aperçoit la raie des fesses (c'est de cette vision, rappelons-le, que vient l'expression « génération Y ») ? Mutation génétique ? Mot d'ordre secret ? Tchernobyl aurait-il transformé chaque ado en centrale thermique ?
Cette mode du « froid is cool » est en tout cas une réalité bien connue des parents. « Cette question est le seul motif de conflit que j'ai avec ma fille, dit la maman d'Alisson. Chaque matin, on se mange le museau. »
Sarah, maman comblée (et perplexe) de deux adolescents : « Mon deuxième sort ces jours-ci les manches retroussées. Par contre, il met son bonnet et il coiffe les cheveux qui dépassent avant même de se laver les dents » Allons, allons, fermons ici le bureau des plaintes.
Physiologiquement, plus l'humain vieillit, plus sa température corporelle baisse. « Dans le froid extrême de ces jours-ci, les adolescents courent autant de risques que les adultes, explique le Dr Mauro Oddo, spécialiste de l'hypothermie, parce qu'ils ont moins de matière grasse et parce que leur corps est moins bien isolé. Cela dit, c'est vrai qu'ils sentent un peu moins le froid que nous, puisqu'en vieillissant notre métabolisme basal et notre température corporelle baissent. Même s'il s'agit de petites différences, de l'ordre de 0,5 à 1º. »
Voilà qui n'explique pas qu'on ait croisé jeudi soir à 19 h 05, sur un quai de gare, une jeune fille en short et sans bas, les jambes aussi bleues que celles d'une Londonienne
Voilà surtout qui n'étonne pas Nahum Frenck, pédiatre et thérapeute de famille : « Pour un adolescent, sortir peu vêtu en hiver, c'est un peu comme se faire un piercing ou un tatouage. Une manière de s'approprier son propre corps, de prendre possession de lui. C'est une façon de dire aux adultes : Moi c'est moi, et ce corps que vous avez fabriqué, c'est le mien. Si leurs parents leur disaient Il fait froid, déshabille-toi, ces adolescents sortiraient très couverts. »
Marquer son corps, éprouver ses limites, en jouer. Processus adolescents bien connus. Mais pourquoi choisir d'avoir froid plutôt que d'avoir chaud, plutôt que d'empiler les couches, les pulls jusqu'aux genoux, les manteaux afghans et les écharpes baba cool, comme c'était la mode dans les années 1970 ?
Quand on lui pose cette question, Alisson pèse soigneusement ses mots : « Je trouve que sur moi, beaucoup d'habits, ça fait bizarre. Sur mon petit frère, ça ne me dérange pas. Sur les adultes non plus. Très habillé, ça fait un peu sage, un peu bébé. A l'école, ceux qui ont des vestes et des manteaux fermés sont un peu à part, ils ne sont pas très populaires, c'est les intellos. Alors que porter seulement un jean slim, très serré, c'est trop beau, c'est swag. » Swag ? « Sur Facebook, ça veut dire stylé. »
Avec cette conscience des codes et des modes qui caractérise sa génération, Alisson continue : « Par exemple, mon copain d'enfance, il porte des couleurs très vives, ça fait un peu efféminé, alors pour compenser, il ne met pas de veste. Montrer qu'on n'a pas froid, c'est décontracté, on n'a pas toujours les parents derrière. Les garçons, ils sont encore moins habillés que nous ! Et puis c'est très féminin, les pantalons slims et fins, ça montre qu'on n'est pas négligé, qu'on est classe. »
On mesure ici combien les ados ont intégré les codes qui sont ceux des défilés et des pubs des marques de luxe qui promeuvent, depuis dix ans, la maigreur masculine et le retour du chic bourgeois. Habits ultra-serrés et logos.
Luca, fashioniste de 16 ans, envisage de s'offrir une ceinture Hermès dont il connaît le prix au centime près : « Porter un blazer, un jean slim, un tee-shirt, c'est la classe, ça plaît aux filles qu'on voit au Starbucks. C'est comme les pubs de la marque The Kooples. Avoir l'air slim, c'est trop beau, c'est le contraire de ceux qui portent des pantalons baggy et fat. »
Le froid qui s'est abattu sur l'Europe devrait durer jusqu'à la semaine prochaine. Sauf en cas d'abus d'alcool ou de drogues, il ne menace pas la santé ni la vie des ados sous-habillés. Que faire, malgré toutes les bonnes raisons entendues ici, pour convaincre son enfant d'enfiler sa doudoune ? Nahum Frenck : « Si le jeune a plus de 14 ans, lui manifester son admiration pour son courage et sa force de volonté. A moins de 14 ans, lui tendre une veste, avec un sourire. » Et s'il ne veut pas ? « Garder la veste, et lui offrir le sourire. »





















