Sulina, aux confins de l'Europe
lundi 13 février 2012, 16:47
Petite ville isolée dans le delta du Danube, Sulina garde une trace du commerce prospère de la mer Noire.
Texte et photos François Struzik. Article paru dans Victoire du 4 février 2012
La carte de Roumanie étalée sur un banc de la « Gara de Nord » bondée, il est difficile de comprendre que l'on ne passera pas la nuit à Sulina. Bucarest et la petite ville du delta semblent pourtant confinées dans le même coin sud-est de la carte. Le train de banlieue à deux étages qui s'avance renforce encore cette impression de proximité ; il lui faudra malgré tout quatre heures pour arriver à Brăila, première étape du voyage. Si Sulina, enclavée entre des bras du Danube à la frontière ukrainienne, est une promesse de bout du monde, on ne s'y rend pas en coup de vent. La gare routière, alanguie dans la poussière de Brăila, fait tout de suite comprendre que le temps du voyage est désormais différent. Longeant les immenses chantiers navals désaffectés de la mer Noire, le microbus en route pour Tulcea plonge brusquement vers la rive du Danube pour s'engouffrer sur un bac.
Brève halte au rythme lent du fleuve parmi les charrettes à chevaux, les marchandises et les moutons avant d'enfiler villages et hameaux le long d'une chaîne de collines arides. Des bergers saluent au passage le chauffeur qui s'arrête pour distribuer, au milieu de nulle part, des colis à l'un et l'autre. Le soir se couche déjà à l'arrivée au port de Tulcea et Sulina est encore à quelques heures de bateau. Le minaret qui pointe à l'est de la ville rappelle que la Turquie n'est qu'au-delà de la mer Noire. Avec des airs d'Ostende désinvolte, Tulcea doit son atmosphère aux marins et aux ouvriers des chantiers navals qui, même sous Ceaucescu, ont voyagé de par le monde et rapporté devises et coutumes étrangères.
Au bout du monde Deux bateaux par jour relient Sulina à la terre. Les habitants du delta préfèrent le grand bateau de la compagnie publique moins cher mais beaucoup plus lent et c'est une foule bigarrée de femmes en fichus, de Roms, de paysans et de quelques ornithologues qui se pressent sur le pont. Au milieu des cageots de légumes et des sacs de matériaux de construction, des hommes à la longue barbe, habillés de tuniques noires, attirent l'attention. Orthodoxes lipovènes, ils sont « vieux croyants » ou d'ancien rite et refusent la réforme de l'église orthodoxe russe imposée par le patriarcat de Moscou au XVIIe siècle ! Excommuniés par le Tsar, relégués aux confins de l'Empire russe, les lipovènes occupent à présent des villages isolés du delta où ils vivent de la pêche artisanale.
Lentement, le bateau avance sur le chenal dans ce qui est devenu l'une des plus grandes réserves naturelles d'Europe. Des chevaux courent en liberté sur les berges et des pélicans apparaissent au passage du navire. À chacune des nombreuses haltes, des villageois montent et descendent du ferry dans un chaos de marchandises portées pardessus les têtes des autres passagers. À terre, devant le ponton, des hommes assis fument sur le siège de leur carriole en attendant leurs femmes parties à l'aube au marché.
Alors que l'horizon laisse deviner la mer Noire, le navire accoste à l'embarcadère de Sulina. Il n'ira pas plus loin aujourd'hui : les marchandises débarquées, les marins de la compagnie installent pour la nuit leurs matelas sur les banquettes passagers. Sulina sera coupée du monde jusqu'au lendemain.
Dernières richesses du passé L'ultime richesse de Sulina est accessible via une toute nouvelle route bien droite à travers champs : une immense plage de sable fin battue par les rouleaux de la mer Noire. Les nombreux kiosques déserts laissent deviner la foule qui vient prendre le soleil aux beaux jours. La petite ville s'accroche à l'invasion estivale de touristes, mais si chaque maison de bois peinte est une « pensiunea » (chambre d'hôtes) potentielle, la page de la splendeur de la bourgade est définitivement tournée. Les vacanciers partis, seuls les employés du phare sont attablés dans la grande salle du Marea Nera, l'un des rares restaurants de la ville.
Au mur, des reproductions d'anciennes cartes postales rappellent le passé prospère de Sulina : les gréements des navires marchands amarrés par dizaines au quai, des hommes en canotier ou en fez devant des boutiques et des hôtels La ville a été un port franc jusqu'en 1951 et le négoce prospère qui transite par la mer Noire et le Danube attire les marchands de Grèce, d'Arménie, de Turquie et également des Juifs allemands et russes. Témoin de l'activité maritime intense, le phare de pierres blanchies à l'élégante maison de gardien a été installé en 1870 par la Commission européenne de navigation du Danube, préoccupée par les nombreux naufrages à l'embouchure du fleuve. Dans le cimetière disposant d'un parterre pour quasi chaque religion d'Europe les tombes des marins et des passagers britanniques échoués en mer au XIXe siècle ajoutent encore une note mélancolique à cette ville qui décline depuis si longtemps.
La rue en front de chenal est certainement la plus animée : des pêcheurs des villages voisins viennent y faire leurs achats dans les rares magasins. Des navires d'un tonnage impressionnant écartent d'un coup de corne de brume les barques qui tanguent à leur passage, mais seuls les rafiots en fin de course accostent encore à Sulina. L'usine de conserve de poissons et le chantier naval installés par les communistes après l'expulsion des marchands étrangers ont fermé après 1989. La fin de la pêche industrielle collective a fait réapparaître la pêche en barque et au filet, et les pêcheurs viennent eux-mêmes au marché vendre leurs prises du jour. L'attente aux alentours des bâtiments déserts de l'usine de poissons semble l'activité principale des hommes du port qui ne négligent pas la compagnie d'une bouteille.
Rationalisation socialiste Des blocs d'habitations du socialisme à la roumaine ont pris la place des hôtels de luxe et des échoppes de commerçants. La structure de la ville est restée identique : quelques rues, qui ont dû être cossues, se perdent lentement dans la plaine en maisons de bois de plus en plus petites. Au centre, les façades couvertes de stucs continuent à donner un charme suranné à la ville. « Canberi », un hôtel pour passagers en transit, n'est plus qu'une façade béante sur le fleuve. Sur la carte postale, des femmes en toilettes se promènent le long du fleuve à l'ombre des aulnes. Depuis la photo, une étoile en fer forgé a été ajoutée au balcon de l'hôtel sans avoir réussi à lui porter chance.
La synagogue et la mosquée ont également subi le sort de la « rationalisation socialiste » : le marché aux poissons, construit depuis, vivote sans aucune mention pour ces édifices historiques. La diversitéculturelle et religieuse n'a pas été complètement effacée pour autant. Les pêcheurs s'apostrophent en roumain et en ukrainien, les lipovènes parlent un russe particulier et une communauté grecque subsiste péniblement. Quelques rues boueuses séparent chaque église d'un culte à celle de l'autre.
Le gardien de l'église catholique est parti travailler à l'étranger avec la clef ! sans que personne ne semble le regretter, mais la gardienne de l'église orthodoxe grecque vient ouvrir chaque jour. Descendante d'une famille grecque mais ne parlant plus que l'ukrainien, elle est fière de montrer une fois les yeux habitués à l'obscurité le plafond bleu nuit décoré d'étoiles et l'iconostase noircie par la fumée des bougies. La lumière du soir fait briller les bulbes en cuivre de l'église orthodoxe russe voisine. À l'annonce de la chute du communisme, elle a été pillée, plus personne ne se souvient vraiment pourquoi.
Le retour au monde sera plus rapide même si c'est avec appréhension que l'on monte dans le cigare moderniste soviétique qu'est l'hydroglisseur pour Tulcea. Dès l'aube, des ouvriers et des lycéens se glissent dans le navire pour se rendre à la ville. Peu effrayés par le bruit infernal du bolide, les hérons, grues et pélicans s'envolent paisiblement à son passage. Une bonne heure de navigation rapide suffit pour retrouver le brouhaha des quais de Tulcea. En posant le pied sur le continent, on sait que l'on ne revient pas du bout du monde mais voyager vers Sulina laisse deviner un autre temps.























