Ayerdhal en guerrier de l’arc-en-ciel

Jean-Claude Vantroyen
Mis en ligne

Il mène une armée de lesbiennes, gays, bi, trans pour envahir un pays africain

Entretien

Ayerdhal est l’homme en colère de la littérature française. C’est un râleur, mais pas un râleur borné, misanthrope. Non : un râleur qui se bat, qui mène des combats, qui croit en quelque chose. Un fervent défenseur des droits d’auteur, par exemple, qui a bataillé contre Hadopi, qui bataille aujourd’hui contre ReLire. Un citoyen concerné. Toute sa littérature le montre : il est engagé. Et chacun de ses romans est comme un coup de gueule contre une injustice. Pas des pamphlets, pas des anathèmes : des romans et des nouvelles. Et surtout de la science-fiction, «  car la SF est un puissant outil pédagogique, un véhicule idéologique non négligeable et la plus riche expression de l’imagination créatrice  ». Mais pas que de la SF.

Ses précédents romans, Transparences et Résurgences, c’était plutôt des thrillers. Et Rainbow Warriors n’emprunte à l’imaginaire que son armée de LGBT. Parce qu’Ayerdhal a l’idée, saugrenue mais belle, de fomenter une intervention dans un pays d’Afrique, pour renverser les dirigeants corrompus et installer la démocratie. Une intervention militaire, évidemment. Avec une armée quasi uniquement composée de lesbiennes, gays, bi et trans. C’est cette action militaire qu’Ayerdhal raconte, avec efficacité, ardeur, talent et un certain humour, si bien qu’on a envie d’y croire, qu’on espère que cette armée va réussir sa mission, et sans faire de casse parmi ses rangs, tant on est attaché aux personnages plus vivants que nature que l’auteur a mis en scène. Entretien à Saint-Gilles, où il vit.

Pourquoi une armée de LGBT ?

Ça tournait dans ma tête depuis très longtemps, l’idée de faire quelque chose autour des LGBT. Je me sens très concerné par toutes les discriminations, particulièrement celles que subissent les LGBT partout dans le monde, même dans les pays où on respecte leurs droits à peu près convenablement. Et puis il y a eu cette disposition prise par la commission des droits de l’homme des Nations unies qui viraient les LGBT des crimes considérés comme des persécutions. Je me suis dit : bon, je vais traiter le problème par l’intermédiaire d’une armée qui se sent particulièrement concernée. A mon sens, cette idée ne pouvait venir que de quelqu’un qui avait fait ses armes dans la science-fiction. C’est une idée loufoque, qui prend en compte des phénomènes sociaux et sociétaux.

Le pays africain concerné, c’est le Mambesi. Un pays inventé, une métaphore. Pourquoi un pays africain ?

C’est très simple. Trente-huit nations africaines sont concernées par la persécution de ces LGBT. Elles leur créent des difficultés. Et plus que ça : elles les emprisonnent, les condamnent, les exécutent.

Votre roman est basé sur le devoir d’ingérence.

C’est en effet le sujet principal du roman. Mais il s’agit plutôt du droit que du devoir.

Comment le voyez-vous : Mambesi et Irak, même combat ?

Oui. On a eu aussi la Libye, le Mali, l’Afghanistan, le Liban. C’est pour ça que je fais la nuance entre droit et devoir. Le droit d’ingérence, c’est celui que s’octroient certaines nations, mandatées par le conseil de sécurité de l’ONU, en général pour intervenir militairement dans des pays sous prétexte humanitaire. On est loin du devoir d’ingérence humanitaire, qui consiste, lui, à assister techniquement, médicalement, économiquement, nutritivement des nations ou des peuples en difficulté.

Vous êtes toujours un citoyen en colère, mécontent du monde tel qu’il l’est.

Je ne suis pas content en effet. Je pense que je ne le serai jamais : c’est ma vocation. Je suis né dans un monde imparfait qui ne s’est jamais perfectionné depuis. J’ai donc toujours quelque chose à dire dessus et comme j’ai le sentiment ou la connaissance d’un certain nombre de dégradations, ces dix à vingt dernières années, ma colère ne fait que croître. Elle s’est un peu apaisée dans la façon de la montrer, de la dire, de la vivre. Mais il me reste encore énormément à exprimer.

Comme dans votre roman, vous êtes prêt à envahir un de ces pays qui malmène les droits de l’homme ?

Surtout pas. C’est la pire solution à adopter. On l’a vu au Liban, en Afghanistan et en Irak, on le voit en Libye, on ne va pas tarder à le découvrir au Mali. On ne peut pas imposer à un peuple un bonheur qu’on n’a déjà pas réussi à construire chez soi. Je ne crois pas à ce droit d’ingérence militaire. Je pense qu’il est inefficace et qu’il y a d’autres moyens pour améliorer les conditions de vie d’un certain nombre de peuples.

Pourtant, les Rainbow Warriors réussissent.

Oui, en partie. Mais à quel prix. Il y a un tribut en vies humaines et particulièrement en vies de Mambesamis qui est hallucinant. Il y a tout un pays à reconstruire. Ils réussissent quoi ? A faire un coup d’Etat ? Ce n’est même pas un coup d’Etat parce qu’il ne vient pas de l’intérieur. Ils prennent un pays mal défendu avec une armée de 10.000 hommes, ce qu’à peu près n’importe quel crétin est capable de faire. Quand le bouquin se termine, qu’ont-ils réellement changé ?

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

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