Les « huit » de Lublin

JEAN-PHILIPPE DE VOGELAERE

jeudi 26 janvier 2012, 09:09

Distinction. La Pologne honore ceux qui ont aidé Solidarnosc. Depuis Nivelles, des camions partaient avec des vivres pour les syndicalistes emprisonnés. Mais il y avait aussi de l'encre de l'imprimerie, des radios ondes courtes.... La Médaille de la Reconnaissance vise à en remercier les auteurs.

Les « huit » de Lublin

Effervescence à l’ambassade de Pologne ce mercredi soir à l’occasion de la remise des Médailles de la reconnaissance aux Brabançons wallons qui ont aidé Solidarnosc dans son combat pour la liberté © RENÉ

La solidarité, c'est la tendresse des peuples. » Jean-Marie Paquay, ancien secrétaire du Mouvement ouvrier chrétien (MOC) du Brabant wallon aime cette citation nicaraguayenne. Et il sait de quoi il parle. Il y a trente ans, il s'est lancé dans une « opération humanitaire » pour aider les syndicalistes de Solidarnosc emprisonnés en Pologne alors que les accords de Gdansk leur avaient reconnu la liberté syndicale.

Pour cette contribution, le Néolouvaniste de 70 ans a reçu ce mercredi soir, à l'ambassade de Pologne, la « Médaille de la Reconnaissance » attribuée par le Centre européen de solidarité composé des leaders de Solidarnosc et présidé par Lech Walesa. Avec sept autres : Pierre Grega, 58 ans, un Polonais d'origine et ex-président du MOC BW, Georges Bristot, alors secrétaire de la CSC de Nivelles, Eliane De Dobbeleer, ex-présidente de la CNE BW, Fabrice Epis, alors secrétaire général de la CNE Bruxelles-Brabant, Mario Gotto, permanent du MOC, René-Paul Malevé, père de l'échevin incourtois, alors responsable de la formation syndicale à la CSC et Tadeusz Oruba, un travailleur de l'ombre de la CSC, aujourd'hui décédé. Mais ces « huit » de Lublin furent en réalité près de 200 à avoir mené le combat…

« Lublin, au Sud-Est de la Pologne, était le centre de la seule université catholique des pays de l'Est, où a enseigné celui qui allait devenir Jean-Paul II. L'université était soutenue par le Vatican et avait des liens étroits avec l'UCL, rappelle Jean-Marie Paquay. Quand, en juin 1981, ils ont appris le sort des syndicalistes polonais, via une formation donnée par Ewa Deptua, un professeur de Lublin, au graduat en sciences sociales mis en place par le MOC pour les adultes, les étudiants nous ont demandé d'intervenir. On a rapidement demandé des visas pour aller déposer des vivres aux syndicalistes emprisonnés à Lublin. C'était prévu entre le 10 et le 15 décembre. La veille du départ, les visas ont été suspendus, tandis que le 13 décembre intervenait le coup d'État du général Jaruzelski. On ne partira finalement que le 5 janvier 1982. En commettant toutes les bêtises des débutants. Il faisait -25º et nous n'avions pas traité nos camions à l'alcool. Les systèmes de freinage ont lâché. Il a fallu l'aide du TEC local pour réparer. En pleine nuit car nous n'avions que quatre jours de visas. »

Dans les camions, il n'y avait pas que des vivres. Des conserves de confitures à la prune contenaient en réalité de l'encre d'imprimerie. Des radios ondes courtes étaient déguisées. Ou du papier en satin était cousu dans les doublures des vêtements afin de permettre aux prisonniers de donner des informations à transmettre au Bureau international du travail, notamment grâce à la valise diplomatique belge.

« Cette couverture humanitaire était évidemment notre passeport pour le contact syndical », sourit Jean-Marie Paquay. « Et il fallait se taire, ajoute Pierre Grega. Déjouer les contrôles, laisser traîner des cigarettes pour qu'on ne fouille pas trop, attendre parfois douze heures que l'on démonte complètement les camions, quand on n'était pas fouillés jusque dans les moindres orifices. Mais jamais, on n'a été pris. Une seule fois, en 1985, j'ai amené la journaliste Nicole Couvreur, qui a ramené la première interview de Lech Walesa. Elle m'a remerciée dans son reportage. Je n'ai plus jamais obtenu de visa… »

Et tous les deux d'étonner : « En Pologne, alors, tous étaient d'un anticommunisme primaire. Il n'y avait que Reagan qui comptait. Il fallait donc aussi leur donner notre version aux syndicalistes. Cela s'est fait par des formations. Et on organisait aussi des camps de vacances pour les enfants des syndicalistes emprisonnés qui n'avaient plus droit à rien. Le système social n'était pas si mauvais que cela en définitive. Il ne fallait pas tout jeter dans le combat. »

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