Bruxelles, ville musulmane ?

RICARDO GUTIERREZ

jeudi 17 novembre 2011, 08:19

Qui sont les musulmans de Bruxelles ? Combien sont-ils ? Dans quels quartiers vivent-ils ?… Une étude de terrain du sociologue Felice Dassetto (UCL), présentée ce jeudi matin à l’Académie royale de Belgique, brise les idées reçues. Par Ricardo Gutiérrez

Bruxelles, ville musulmane ?

© Le Soir (Roger Milutin)

Ils seraient 236.000 en Région bruxelloise. Plus d’un habitant sur cinq serait d’ascendance musulmane, dans la capitale de l’Europe. Mais qui sont-ils vraiment, au-delà des chiffres ? C’est la question à laquelle répond « L’Iris et le Croissant », l’ouvrage que présente, ce jeudi matin, à l’Académie royale de Belgique, le sociologue Felice Dassetto, professeur émérite de l’Université catholique de Louvain.

L’ouvrage, édité par les Presses universitaires de Louvain, repose sur un travail intense d’observation et 150 entretiens, menés sur le terrain. Felice Dassetto, qui étudie l’islam belge depuis 40 ans, y dépeint une communauté arabo-musulmane multiple, en mutation profonde. « Le Soir » en avait livré les principales conclusions, voici tout juste un an. « L’islam est multiple, nous confiait le sociologue, beaucoup plus complexe qu’on ne l’imagine ». De fait, l’auteur a dressé une « typologie des populations islamisées de Bruxelles » qui démontre la diversité de cette communauté.

Le livre brise d’autres idées reçues. Sans nier l’existence de tendances fondamentalistes (notamment sous l’action des salafistes Rachid Haddach et Mustapha Kastit), le professeur Dassetto relativise leur influence réelle, à grande échelle. De même, il conteste la notion de « quartiers-ghettos », tout en reconnaissant l’essor de « territoires musulmans », à Bruxelles, marqués par leur identité ethnique et religieuse.

Felice Dassetto reste optimiste. Il continue à parier sur l’émergence d’un islam réformateur. Il incite la société civile à contribuer à la « décommunautarisation » de l’islam bruxellois, en considérant la foi musulmane comme partie intégrante de la société. Enfin, il suggère aux pouvoirs publics de prendre leurs distances face à l’islam « des ambassades » (sous la coupe des autorités diplomatiques turques et marocaines) et face à l’influence persistante de l’Arabie saoudite (via la mosquée du Cinquantenaire).

Les sept visages des musulmans de Bruxelles

En s’immergeant dans la population islamisée de Bruxelles, le sociologue Felice Dassetto a identifié sept profils spécifiques. Une typologie qui témoigne des multiples facettes de la communauté arabo-musulmane…

Le nostalgique

C’est le modèle de la première génération de migrants, arrivés en Belgique voici 40 à 50 ans. Ils ont reconstitué, dans leur quartier bruxellois, qui a pris les traits d’un quartier musulman, les relations et le mode de vie de leur village d’origine. Avec sa mosquée, son souk (les magasins ethniques), et l’intimité du cercle familial. Un petit monde « recomposé » qu’ils ne quittent pas ou peu.

Le nationaliste

Ils vivent à Bruxelles, mais leur coeur est en Turquie. Leurs identités religieuse et nationale se confondent. Ils restent connectés au pays d’origine, souvent avec la contribution intéressée d’associations religieuses officielles, comme la Diyanet, l’organe religieux de l’Etat turc. Côté marocain, ce profil est incarné par les affidés de l’ambassade du Maroc, tenants d’un islam sous contrôle.

Le fidèle

Les équivalents des paroissiens catholiques. Ils s’investissent dans la vie religieuse locale, autour de la mosquée, veillent à l’éducation des plus jeunes, leur enseignent l’arabe, le Coran. Des musulmans de deuxième génération y émergent, ajoutant une dimension éducative et sportive à l’action religieuse. C’est le moule des grandes fédérations turques : Diyanet, Milli Görus, Suleymancilar et Fetullaci.

Le baron

Des hommes jeunes, souvent au chômage. Comme les héros de Nabil ben Yadir, dans son film Les barons. Ils sont attachés au quartier, où ils se sentent rassurés, entre eux. S’ils n’ont pas de pratique religieuse, ils se considèrent néanmoins investis de la mission de défendre l’islam. Par exemple en dénonçant l’interdiction du port du foulard par les filles.

L’activiste

Leurs références spirituelles sont transnationales : la confrérie soufie, le salafisme… Certains s’isolent, coupés d’un monde qu’ils rejettent. Dans de rares cas, comme pour la « filière afghane », la lutte armée est une issue. D’autres s’investissent dans l’action des ONG, pour soutenir leurs frères, en Afghanistan, en Tchétchénie, en Bosnie… Ils sont de toutes les manifs. Contre la guerre en Irak, pour la Palestine…

Le décomplexé

C’est le modèle majoritaire, au sein de la jeune génération islamisée, à Bruxelles. Musulmans de deuxième ou troisième générations, célibataires ou jeunes parents, ils ont fait des études supérieures, connaissent l’islam et ses penseurs contemporains, à commencer par le réformiste de tendance salaf Tariq Ramadan. Ils sont pleinement bruxellois et pleinement musulmans. Double identité qu’ils assument.

L’Africain

Ils ont quitté l’Afrique subsaharienne et sont arrivés à Bruxelles par le hasard des flux migratoires. Ils ne voient la ville que comme « une plateforme d’atterrissage provisoire », un lieu de survie. Ils s’accrochent à leur mosquée africaine, pôle d’entraide et de socialisation. C’est à travers elle qu’ils appréhendent la réalité belge et bruxelloise.

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