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Pourquoi Lutgen devait trahir pour survivre

Pour regagner son image perdue, Benoît Lutgen a choisi de frapper un grand coup. Une chronique de Béatrice Delvaux, publiée initialement dans « De Standaard ».

Chronique - Editorialiste en chef Temps de lecture: 4 min

Avant d’être Emmanuel Macron, il faut être Frank Underwood… Avant de lancer un nouveau mouvement et d’être crédible dans ce nouveau rôle, il fallait en effet tuer le « père », Hollande, car c’était la seule façon de démontrer qu’on n’était pas ce socialisme-là.

Benoît Lutgen aurait-il eu ce lundi son moment « Underwood » ? Sa décision de répudier le PS pour s’affirmer comme une sorte de formateur d’une nouvelle coalition en Wallonie et à Bruxelles, y ressemble en tout cas furieusement.

Imaginez : vous êtes le président d’un parti qui est à la dérive, s’écrase dans les sondages, a déjà vendu une partie de son image en apparaissant scotché au PS et abîme ce qu’il en reste en continuant à partager le pouvoir avec les socialistes. Au CDH en effet, depuis des semaines, on n’en peut plus de prendre les coups liés aux affaires, on sert de punching ball aux alliés du partenaire de gouvernement (le tandem Jean-Pascal Labille-Thierry Bodson), on subit les dégâts collatéraux des solutions – le décumul – que les socialistes désignent pour régler leurs soucis mais mettent vos mandataires hors d’eux et last but not least, on se fait entraîner dans une gauchisation de son programme de gouvernement, histoire de contrer un PTB qui ne vous menace pas au premier chef.

Si vous êtes Benoit Lutgen, soit vous restez dans cette alliance, en croisant les doigts chaque jour pour que d’autres affaires n’éclatent pas et vous arrivez aux élections dans la position du mouton qui part à l’abattoir, soit vous reprenez votre autonomie et vous tentez de vous redonner une image, une personnalité et des raisons pour vos électeurs de voter pour vous en ne vous considérant plus comme le caniche des socialistes. Le choix est vite fait, d’autant que dans la première hypothèse, la tête du président « soumis » sera la première à rouler.

Pour regagner son image perdue, il faut frapper un très grand coup, et donc trahir : « eux c’est eux, et moi c’est moi ». Et donc à la manière de Macron qui s’est désolidarisé du bilan socialiste en rompant avec son gouvernement, Lutgen espère se déscotcher du PS en quittant les bateaux régionaux : on pose un acte transgressif, à la Brutus, assassinant d’un coup ce qu’on avait dit adorer.

Une prise de risque ? Oui, car rien à ce stade ne garantit au Bastognard qu’il va gagner son pari et redonner du tonus à son parti. D’autant que Lutgen n’a rien d’un perdreau de l’année : il n’est pas ce jeune homme vierge d’un passé, sans les casseroles liées au « système » qu’il dénonce. Par contre, dans l’instant, il regagne l’estime des siens très agacés, il ressoude provisoirement un parti essoufflé, il retrouve un discours et durcit un centre considéré comme définitivement mou. Et même si tout cela n’est que temporaire, même si tout cela ne marche pas, même si Lutgen fini décapité, ce sera après avoir posé un geste qui ne manque pas d’audace, voire de panache et non de guerre lasse, par mort lente, toute honte bue.

Le paradoxe est que le geste posé par le président du CDH pourrait être bénéfique aux deux autres « partenaires » qui composent ces partis traditionnels, dont il est bon de rappeler qu’ils sont tous trois partie prenante de ce système d’asbl bruxelloises, d’intercommunales wallonnes, de nominations, de mandats, de cumuls de rémunérations et de manque de gouvernance dénoncées aujourd’hui.

Le PS pourrait en effet trouver un réel avantage à basculer dans une opposition qui pourrait recoller des troupes en train de se diviser, soudain unies par la haine du traître calotin, l’envie de se venger de cette humiliation publique et la capacité de prononcer enfin ces discours et harangues à « gauche toute » dont le pouvoir les prive aujourd’hui mais qu’exige la concurrence avec le PTB.

Le MR quant à lui, recevrait sur un plateau l’occasion de se refaire la virginité francophone qu’il a abîmée, en montant comme seul parti francophone au gouvernement fédéral avec la N-VA.

Mais ces jeux-là sont très loin d’être faits.

 

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19 Commentaires

  • Posté par A.q.t.e. , jeudi 22 juin 2017, 7:19

    Une différence essentielle : Macron ne tuait potentiellement que sa carrière politique, Hollande se chargeant de se tuer seul aux yeux de l'opinion publique française. Au pire, li tuait les socialistes mais ne prenait pas le peuple français en otage. Lutgen par contre a pris tous les wallons en otage en sabotant tous les projets en cours, en mettant sa survie dans les mains d'un autre parti participant au fédéral au pris d'une félonie sans nom vis-à-vis des francophones et surtout en offrant 18 mois de purgatoire au PS, lequel en profitera peut-être pour régler ses problèmes éthiques et mettre KO, MR et cdH qui de toutes évidences, ne souhaitent pas le décumul majoritairement réclamé par les francophones.Victoire à la Pyrrhus?

  • Posté par Gilson Alfred, mercredi 21 juin 2017, 21:08

    Il y a aussi l’échéance de l’approbation du CETA. Si le MR revient au pouvoir en Région Wallonne, il donnera son approbation au CETA. C’est du moins ce que nous annonce en filigrane le président Chastel : « les décisions en accord avec les décisions fédérales ». Là encore le Cdh va encore « trahir » sa parole puisqu’il devra approuver ce qu’il avait contribué à créer ?

  • Posté par Lory Martine, mercredi 21 juin 2017, 19:01

    Monsieur Lutgen a oublié tous les projets qui devaient enfin aboutir avec son ex partenaire .... Il a eu peur des mesures prises par le PS.... Il n'a pas pense aux citoyens ... Il a préféré mettre tous les wallons dans la . .... , ...

  • Posté par Renson Yvon, mercredi 21 juin 2017, 18:11

    Réécoutez l'Opportuniste de Dutronc - Lanzmann, tout y est !

  • Posté par van Binsbergen-Kinif Nathalie, mercredi 21 juin 2017, 17:19

    Et si on se projetait en avant...? On est en 2020 et le CDH existe toujours. Certains cadres se sont retirés et on laissé la place a un bon nombre de jeunes, qui sont en train d'apprendre à faire de la politique en collaborant avec des jeunes d'autres partis et ils fonctionnent sur base de projets à mener à bien... Le soutien populaire et l'intérêt pour les sujets sociétaux connait depuis la première fois une croissance dans une Belgique sortant résolument de la crise économique commencée en 2008. Qui donnera alors tort à Lutgen d'avoir provoqué la crise et la remise en question de juin 2017 ?

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