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Bakou, des Jeux nécessaires ou des Jeux de trop?

Les premiers Jeux européens se sont ouverts à Bakou. Dans un pays au régime qui pose question, difficile de savoir ce qu’il faut en attendre.

Journaliste au service Sports Temps de lecture: 8 min

C’est parti ! Depuis vendredi soir, et l’imposante cérémonie d’ouverture qui les a lancés, et jusqu’au dimanche 28 juin, Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, accueille quelques-uns des plus grands sportifs du Vieux continent en organisant les premiers Jeux européens. Calquée sur ce qui se passe dans d’autres parties du monde – les Jeux asiatiques et les Jeux panaméricains, notamment – et aussi un peu (beaucoup) aux Jeux olympiques, cette nouvelle compétition multidisciplinaire organisée sous l’égide des Comités olympiques européens (COE) devra faire ses dents avant qu’on ne puisse sérieusement la juger. En attendant, elle suscite déjà pas mal de questions.

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Pourquoi des Jeux européens ? Dans un calendrier sportif européen déjà surchargé, venir ajouter une compétition aussi importante que des Jeux européens est un sacré pari. Leur nécessité, disons-le tout net, pose question et ils seront ce que les athlètes en feront. Né dans la tête de l’Irlandais Patrick Hickey, le président des Comités olympiques européens (et par ailleurs membre du CIO où il fait partie de la commission exécutive), ce projet, approuvé en décembre 2012 lors de l’assemblée générale des COE à Rome, est, selon lui, censé prévenir une perte de vitesse du sport européen constaté aux JO depuis ceux de Pékin, en 2008 (moins de 50 % des médailles) et créer un sentiment d’« européanité ». On dira plutôt qu’il doit surtout servir à développer de nouvelles possibilités en termes commerciaux et offrir une meilleure visibilité aux COE…

Qui y participe ? Pas moins de 6.000 athlètes en provenance de 50 pays, tous logés dans un village, seront de la partie dans 20 sports différents, dont 4 ne figurent pas au programme des Jeux olympiques (le karaté, le sambo – un sport de combat d’origine russe proche du judo et de la lutte –, le beach soccer et le basket 3 x 3), dont les Jeux européens ne veulent pas être une copie conforme. Le niveau sera sans doute très disparate entre les disciplines car toutes les fédérations européennes n’ont pas adhéré au projet. En judo, par exemple, on retrouvera la crème continentale puisque ce sont carrément les championnats d’Europe, fort opportunément retirés à Glasgow où ils devaient initialement avoir lieu en avril, qui ont été « intégrés » à ces Jeux européens. En revanche, les deux premiers sports olympiques, l’athlétisme et la natation, n’ont pas joué le jeu et n’ont délégué que du menu fretin – des pays de troisième rang qui disputeront leur division du championnat d’Europe par équipes pour le premier, des juniors pour le second. Et cela ne risque pas de s’arranger pour la prochaine édition, puisque les fédérations européennes de natation, athlétisme, cyclisme, aviron et triathlon ont décidé de réunir leurs championnats continentaux en 2018 à Glasgow et à Berlin. Du coup, pour attirer les meilleurs à Bakou, certains sports offriront directement ou indirectement un accès aux Jeux de Rio et des primes seront également attribuées aux 8 premiers de chaque épreuve – de 4.000 dollars pour une médaille d’or à… 200 dollars pour une 8e  place. Cela suffira-t-il ?

Pourquoi Bakou ? Pour pouvoir mettre sur pied une telle organisation en deux ans et demi, il fallait un pays ayant déjà des installations sportives de premier plan et/ou des reins suffisamment solides pour construire celles qui manquaient. Après avoir tâté le terrain du côté de la Biélorussie, Patrick Hickey a lui-même contacté l’Azerbaïdjan, pays riche en hydrocarbures et en pétrodollars, dont la capitale, Bakou, avait déjà postulé à deux reprises, sans succès, pour organiser les Jeux olympiques. Un pays dénoncé par de nombreuses ONG pour ses violations des droits de l’homme. Il a réussi à convaincre l’autoritaire président Ilham Aliyev de se profiler de cette manière sur la scène internationale. En 30 mois, et pour près d’1 milliard d’euros selon la voix officielle (mais celle de dissidents en évoque 8…), on a donc construit 18 sites, dont un stade de 66.000 places… qu’il faudra désormais remplir (il servira aussi pour l’Euro 2020 de football). Pour la pérennité de l’épreuve, aussi, on attendra pour voir. Après avoir obtenu l’organisation de la deuxième édition des Jeux européens, en 2019, les Pays-Bas y ont subitement renoncé cette semaine en raison de leur budget démesuré que ne veut pas couvrir le gouvernement Rutte. « La somme requise de 57,5 millions d’euros pour accueillir ces Jeux est, en ces temps de pénurie, un fardeau trop lourd en regard des moyens que les autorités néerlandaises ont à leur disposition », a précisé Edith Schippers, la ministre néerlandaise des Sports. Après avoir avalé de travers suite à ce renoncement, Patrick Hickey a annoncé, sans les citer, qu’il avait déjà d’autres pays candidats qui étaient prêts à reprendre l’organisation à leur compte.

Et les Belges, là-dedans ? A l’instar de bon nombre de comités nationaux olympiques européens, le COIB, qui a reçu un « incitant » de 50.000 euros de la part des organisateurs, qui représente un dixième des frais engagés dans l’aventure, a décidé de jouer le jeu et a envoyé pas moins de 117 athlètes dans 16 sports différents à Bakou, soit grosso modo le même nombre qu’aux Jeux de Londres. Parmi ceux-ci, quelques noms connus comme la basketteuse Ann Wauters, les cyclistes Tom Boonen (route) et Sven Nys (VTT), le tireur Lionel Cox, l’équipe des Yellow Tigers en volley féminin ou le pongiste Jean-Michel Saive, également présent avec sa casquette de président de la Commission des athlètes des COE. Toute l’équipe nationale de judo avec, à sa tête, Charline Van Snick, la médaillée de bronze des Jeux de Londres, sera également de la partie en deuxième semaine puisque ce sont les titres continentaux qui seront en jeu dans ce sport, avec des points de qualification pour les rankings olympiques. « Nous espérons des médailles dans 9 sports, insiste Gert Van Looy, le chef de la délégation belge : en badminton, en basket-ball, en kayak, en cyclisme, en gymnastique, en judo, en tir, en taekwondo et en volley-ball. » Une ambition dont on attend avec impatience confirmation.

Quatre Belges, quatre motivations

Lionel Cox (tir)

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BELGA.

Il a entamé ses Jeux comme porte-drapeau, vendredi soir, lors de la cérémonie d’ouverture. Mais Lionel Cox, le médaillé d’argent en tir à la carabine couché 50 m des derniers Jeux de Londres, a d’autres ambitions à Bakou. Son sport, en effet, est l’un des trois au programme (avec le tennis de table et le triathlon) à offrir un billet direct pour les JO de Rio. « Mais il n’y en aura qu’un seul, ajoute-t-il. Ce sera très dur… Tout dépendra, en fait, de ceux qui seront devant moi. S’ils ont déjà décroché une place pour les Jeux, j’ai une petite chance. » Cox, qui vise en fait un top 8, compte plutôt sur l’Euro et les Mondiaux, plus tard dans la saison, pour forcer sa qualification d’autant qu’à l’heure actuelle, «  si je n’ai jamais tiré aussi bien à l’entraînement, cela ne va pas trop bien en compétition ». La raison ? « Je ne bénéficie pas du meilleur matériel en termes de munitions, explique-t-il. On verra ce qu’il convient de faire à la fin de l’année. »

Lola Mansour (judo)

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A 21 ans, Lola Mansour, sélectionnée de dernière minute, va disputer ses premiers championnats d’Europe seniors dans la catégorie des moins de 70 kg, où elle est l’une des plus petites. « Je suis consciente que le niveau sera élevé mais tout est possible et peut se jouer à des détails », explique la judokate de Ganshoren qui revient à son meilleur niveau après 10 mois de rééducation en 2014 suite à une grosse blessure à l’épaule. Après avoir fait ses preuves chez les jeunes (elle a remporté les Jeux olympiques de la jeunesse 2010, l’Euro junior 2012 et fini 2e à l’Euro espoir 2014), elle a mis ses études en communication entre parenthèses pour se donner toutes les chances d’aller aux Jeux de Rio pour lesquels elle sera en compétition avec Roxane Taeymans. Actuellement 60e mondiale, elle a encore du chemin à faire malgré ses 3 médailles de bronze conquises cette année à Tunis, Oberwart et Casablanca.

Jimmy Verbaeys (gym)

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Pour le gymnaste bruxellois, les Jeux européens constitueront avant tout une compétition de préparation en vue des Mondiaux de Glasgow, en octobre, où l’équipe nationale masculine devra se hisser parmi les 16 premières pour continuer à rêver aux Jeux de Rio. « Mais ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de qualification à la clé que je ne serai pas motivé. J’y vais pour me remettre dans le bain, mais aussi avec l’intention de réussir un gros résultat comme c’est le cas lors de chaque grosse compétition. » Verbaeys, qui est affilié à la Fédération flamande et qui vit et s’entraîne à Gand, avait pris part à la compétition individuelle en gymnastique artistique aux Jeux de Londres. Mais, à seulement 21 ans, il voit plus loin et compte bien encore être de la partie en 2020 aux Jeux de Tokyo. Quand il ne s’entraîne pas… il suit une formation d’entraîneur. « Mais mon rêve après ma carrière, c’est de rejoindre le Cirque du Soleil ! », dit-il.

Ann Wauters (basket 3 x 3)

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En basket « normal », elle n’a jamais eu l’occasion de participer aux Jeux olympiques. « Ma seule expérience d’une grande compétition multidisciplinaire, ce sont les Journées olympiques de la jeunesse européenne. Cela remonte déjà à 1997… » Alors, à 34 ans, à quelques semaines d’un nouvel exil en Australie, Ann Wauters, la meilleure basketteuse belge de l’Histoire, s’est laissé tenter par les Jeux européens et ce tournoi de 3 x 3. « On joue sur un demi-terrain et un match dure 10 minutes, explique-t-elle. La possession est limitée à 12 secondes, ce qui rend le jeu beaucoup plus nerveux et rapide. Il y a constamment des actions, ce qui laisse peu de temps pour l’aspect tactique. Il faut un autre état d’esprit. En fait, c’est un peu un retour aux sources ! » Avec ses équipières Hind Ben Abdelkader et Sara Leemans, elle avait terminé 3e, l’an dernier, aux Mondiaux de Moscou. De quoi remettre ça à Bakou ?

Jaouad Achab, l’élève modèle du taekwondo et du sport noir-jaune-rouge

Temps de lecture: 5 min

Dans le salon de l’appartement familial, situé à quelques centaines de mètres de la basilique de Koekelberg, la médaille d’or remportée il y a un mois aux Mondiaux de Tcheliabinsk et la coupe qui va avec trônent ostensiblement sur un guéridon, entre quelques autres trophées. En les regardant, Jaouad Achab ressent une fierté légitime. « J’ai travaillé dur mais j’ai été récompensé ! », dit-il en sirotant son thé à la menthe. Dans un coin de la pièce, son plus jeune frère, Badr, boit ses paroles comme du petit-lait. « Dans quelques années, c’est lui que vous viendrez interviewer !, poursuit-il. Il est encore plus fort que moi ! »

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Jaouad Achab profite d’un dernier week-end de repos, chez lui, avant les Jeux européens, son prochain gros objectif. Il sait qu’il y sera l’un des leaders de l’équipe belge, celui sur lequel on comptera sans doute le plus pour décrocher l’or vu sa forme du moment, mais le taekwondoka d’origine marocaine assume son nouveau statut de « vedette » de son sport sans trembler. « J’irai pour gagner, assure-t-il. Comme j’irai ensuite pour gagner à l’Universiade, aux manches du Grand Prix et aux Jeux olympiques de Rio ! »

Sa détermination est à la mesure du chemin qu’il a parcouru pour être là où il est aujourd’hui. Un chemin parsemé d’embûches que lui, le natif de Tanger, arrivé en Belgique en 2009, a implacablement effacées l’une après l’autre.

« J’ai débarqué à Bruxelles dans le cadre d’un regroupement familial, raconte-t-il. Mon père, qui est chauffeur de bus, était arrivé avant moi avec mon frère et ma sœur aînés. J’avais 17 ans, je ne parlais que l’arabe et je n’avais pas de papier pour justifier l’équivalence de mon diplôme marocain. Du coup quand on a voulu m’inscrire à l’école secondaire, où j’aurais dû rentrer en dernière année, on ne m’a pas laissé le choix et on m’a rétrogradé de quatre ans aux Arts et Métiers, en section mécanique, alors que je n’avais aucun intérêt pour cette matière. “Tu t’habitueras”, m’a-t-on dit. J’allais avoir 18 ans et je me retrouvais avec des gamins de 13 ans qui se moquaient de moi quand j’essayais de parler… Cela a été horrible. Heureusement, l’année suivante, j’ai pu intégrer une autre école à Anderlecht, en technique sociale et animation. Et j’ai vite progressé en français. »

Entre-temps, Jaouad Achab avait également trouvé un club de taekwondo, le Brussels Taekwondo Team, à Saint-Josse, qui voulait bien l’héberger gratuitement. Il avait un niveau plus qu’intéressant après avoir débuté dans cette discipline… à 3 ans. « Ma mère a toujours insisté pour que nous fassions un sport de combat. Plus jeune, elle habitait à côté d’un club d’arts martiaux et était allée épier plusieurs fois les cours de taekwondo. Elle aurait bien voulu en faire mais n’en a jamais eu l’occasion. C’est elle qui m’y a inscrit, comme elle l’a fait pour mes deux frères et ma sœur, et cela m’a tout de suite plu. »

Lors d’un championnat de Belgique open qu’il dispute sous ses nouvelles couleurs, il est repéré par Laurence Rase, la responsable du haut niveau de la Fédération flamande. Séduite par son talent et son énergie, elle parvient à le convaincre de changer d’aile linguistique et de rejoindre son centre d’entraînement, à Wilrijk, initialement pour jouer les sparring-partners pour ses meilleurs éléments. « Je savais qu’en aidant les autres, j’apprendrais aussi, affirme-t-il. En fait, j’ai profité du moment. »

Au contact des meilleurs et avec des entraînements bien structurés sous la direction du coach Karim Dighou, Jaouad Achab, dont les points forts sont la souplesse et la rapidité, progresse effectivement à vue d’œil même si ses journées sont loin d’être reposantes puisqu’il fait la navette entre Bruxelles et Anvers quatre fois par semaine une fois ses cours terminés. « Je rentrais rarement chez moi avant minuit, je ne parvenais plus à récupérer. »

A l’aube de la rentrée 2012-2013, alors que sa carrière est clairement à un tournant, Laurence Rase lui propose de venir s’établir à Wilrijk et de poursuivre ses études d’éducateur sportif… en néerlandais à la Topsportschool dirigée par l’ancien arbitre Frans Van den Wijngaert. « Pour moi, ce n’était pas possible. Suivre des cours en néerlandais alors que je commençais à peine à maîtriser le français, je ne voulais pas. C’est comme si on me demandait d’étudier le japonais après avoir appris le chinois ! Mais Laurence a insisté, et avec elle, les profs de l’école, qui, lors d’une réunion, m’ont dit que, si je n’y arrivais pas, ce serait de leur faute, pas de la mienne. J’ai fini par céder et, à coups de cours particuliers, que je suivais notamment pendant les cours de français, je suis parvenu à apprendre le néerlandais… et l’anglais. Moi qui ne parlais qu’une langue en arrivant en Belgique, en 2009, j’en parle désormais quatre ! Et à l’école, c’est moi qui ai les meilleures notes ! »

Naturalisé belge en avril 2013, il s’est également rapidement élevé au rang d’élève modèle en équipe nationale de taekwondo. Encore sorti en huitièmes de finale, dans sa catégorie des moins de 63 kg, aux Mondiaux 2013 pour sa première sélection noir-jaune-rouge, il est ensuite devenu champion d’Europe en 2014 et, donc, champion du monde en 2015. Sans compter ses multiples breloques dans d’autres tournois internationaux, qui lui ont valu un contrat de la part de la Communauté flamande dont il dépend. Des résultats qui en font d’ores et déjà l’un des candidats les plus sérieux au podium, l’an prochain à Rio.

« Le sport m’aide à survivre, avoue le Bruxellois d’adoption. Mes résultats, c’est comme un diplôme, un plus dans mon CV. C’est mon avenir. La Belgique m’a donné ma chance. Grâce à elle, la porte du succès s’est ouverte devant moi tant à l’école qu’en sport et je m’y suis engouffré. Je ne la remercierai jamais assez. »

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