Le bal des busés

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Depuis quelques jours, les sites fréquentés par les étudiants de l’enseignement supérieur s’ornent d’affiches invitant au « bal des busés » organisé à l’issue de la session de juin. À l’adresse des lecteurs peu au fait du jargon estudiantin belge, précisons qu’un busé désigne celui qui échoue à un examen, des œuvres d’un prof buseur qui distribue les buses à tour de bras.

Cette buse que certains se paient à l’insu de leur plein gré n’est sans doute pas de la famille du rapace homonyme. Elle se rapprocherait plutôt de la buse qui sert de tuyau, dont le français de Belgique offre quelques emplois spécialisés comme buse du poêle , buse de la cafetière ou chapeau-buse . Recevoir une buse après avoir été cuisiné, cela vaut bien un pas de danse, n’est-ce pas ?

Postscriptum 1

Le jargon du monde universitaire belge, aujourd’hui élargi à l’enseignement supérieur, est une mine lexicographique dans plusieurs domaines : les joyeuses sorties, le folklore estudiantin, les grades et titres, etc. Sans oublier un sujet bien de saison : les examens. En cas de réussite, ceux-ci ne suscitent guère de créativité lexicale. Par contre, les mots ne manquent pas pour nommer la bérézina qui sonne le glas des vacances tant espérées.

Il y a la buse , le plus répandu des synonymes belges du mot échec (à un examen). Mais aussi la cale (surtout à Bruxelles), la moflure , la pète , la péture . Avec leur cortège de dérivés : le buseur buse le busé ; le mofleur mofle le moflé ; le péteur pète le pété . Et leurs connotations : se faire péter (sans complément !) est plus foireux que se faire mofler ou se faire buser . Mais à tous les coups, c’est la pelle ou le râteau qu’on se ramasse.

Quelle que soit la violence du choc, le busé ne se laisse pas abattre. Dès l’annonce du fiasco, il se prépare à l’examen de repassage qui l’attend et pour lequel il conviendra de remettre le linge sur la planche. Mais d’ici cette échéance encore (très) lointaine, il faut rompre avec cette longue abstinence de guindaille observée depuis le début du blocus , conjurer le mauvais sort, faire la nique aux buseurs de tous poils. Le bal des busés va cartonner !

Postscriptum 2

Buser, mofler, péter et leurs dérivés posent quelques problèmes étymologiques. Le cas le plus aisé à résoudre est celui de péter . Le français général emploie ce verbe dans une acception compatible avec l’usage belge : “briser, casser”. Un pété à l’issue de sa piètre prestation est parfois à ramasser à la petite cuillère. Péteur, pète et péture dérivent du verbe.

Mofler donne lieu à plus d’interrogations. On retrouve ce verbe dans les langues régionales de la Wallonie, avec la signification “gifler”. Il s’agit d’un dérivé de mofe , équivalent wallon du français moufle . En certains endroits vient s’ajouter une seconde acception : “faire essuyer un revers (à un examen, par exemple)”. Il peut s’agir d’une extension de sens à partir de “gifler”, que le français de Belgique aurait empruntée au wallon ; ou, inversement, d’un emprunt du wallon au français de Belgique.

Buser est issu de buse , qui semble n’avoir aucun rapport avec le rapace – nonobstant le fait qu’un busé soit parfois une triple buse. Le rapprochement est plus probant avec buse “tuyau, conduit”, terme générique en français général, mais qui connaît quelques emplois spécialisés dans le français de Belgique : buse du poêle “tuyau du poêle”, buse de la cafetière “bec verseur de la cafetière” ou chapeau-buse “haut-de-forme”. L’origine de buse “tuyau, conduit” n’est pas claire. On peut rapprocher ce mot de l’ancien français busel “tuyau”, mais aussi du moyen néerlandais bu(y)se (même sens).

On ajoutera que le néerlandais de Belgique présente des formes proches, tant par la sonorité que par le sens : buis “échec à un examen” (néerlandais standard onvoldoende ) ; buizen “faire échouer à un examen” (néerlandais standard laten zakken ). Mais cette proximité n’autorise pas de conclusion définitive : qui, du français (de Belgique) ou du néerlandais (de Belgique), est la langue source ? Vous avez une heure…

Postscriptum 3

Si la buse est souvent associée aux examens, elle se rencontre également sur un autre terrain : les élections. Tout prétendant à un poste à pourvoir court le risque de ramasser une buse . C’est plus particulièrement le cas dans le monde politique, à chaque échéance électorale. Naguère, certains farceurs enfonçaient le couteau dans la plaie en déposant une buse (de poêle) devant le domicile de l’éconduit au lendemain du scrutin.

Voilà la preuve que buse “échec” et buse “tuyau” appartiennent à la même famille étymologique, me souffle un busé en puissance. Dans ce genre de situation, il est difficile de trancher entre la poule et l’œuf : le choix du symbole est sans doute plus dicté par l’interprétation littérale du mot buse que par un raisonnement étymologique. Sans compter qu’avec le rapace, espèce protégée, la tâche des plaisantins eût été bien plus compliquée.

Notre buse conserve donc une part de mystère, comme certaines décisions des buseurs , mofleurs et autres péteurs

Addendum

Malgré sa technicité, la chronique du samedi 17 juin dernier consacrée à la confusion <in>/<un> a suscité de nombreux commentaires qui permettent d’enrichir le propos. Merci aux personnes qui ont suggéré des témoignages sonores et des attestations écrites de cette confusion, pièces à conviction disponibles pour qui souhaite en disposer.

Je reviens brièvement sur l’explication fournie à propos de l’expression emprunte écologique , au lieu de empreinte écologique . Sans doute, comme le suggère Guy Baudoux, se trouve-t-il des francophones qui emploient emprunte écologique par ignorance de la forme correcte. Dans cette hypothèse, c’est la maîtrise de la langue française qui est en cause, plus que la confusion <in>/<un>.

Toutefois, cette confusion s’observe parfois chez des locuteurs bien au fait de leur langue (comme certains présentateurs dans les médias). Dans ces cas, il y a méprise, certes, mais celle-ci n’est pas à mettre sur le compte d’une pratique approximative du français. Il est alors intéressant de formuler une autre hypothèse, celle de l’hypercorrectisme. Conscient de ce qu’il existe une distinction <in>/<un>, mais peu à l’aise avec son maniement, le locuteur crée une forme qu’il croit plus correcte que celle qui existe déjà.

Tintinnabulum

L’an dernier, vous aviez apprécié la formule estivale de cette chronique qui vous proposait une découverte des francophonies d’outre-mer, au départ de mots exotiques qui en font voir de toutes les couleurs au français conventionnel.

Cette année, je vous invite à un périple similaire en Amérique du Nord, qui nous mènera dès la semaine prochaine au Québec, en Acadie et en Louisiane. Je vous souhaite un bel été, dans le sillage de Cartier, de Champlain et de La Salle.

 
 
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