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François Gemenne: «Le mode de rémunération des mandataires devrait être revu»

Chercheur et enseignant à l’Université de Liège et à Sciences Po Paris, François Gemenne est l’invité du Grand Oral RTBF-Le Soir. Il revient notamment sur les questions de bonne gouvernance et formule une proposition originale.

Entretien - Temps de lecture: 5 min

Pour l’auteur de « La géopolitique du changement climatique », la situation en Italie est d’abord le résultat d’un manque criant de solidarité en Europe. « Nous en revenons toujours au même problème : l’absence totale d’un projet politique européen en matière d’asile et d’immigration », affirme-t-il. « La mortalité en Méditerranée ne faiblit pas, on ne peut pas dire que la crise des réfugiés est derrière nous. L’Union européenne continue d’être la destination du monde la plus dangereuse pour les migrants. Ce sont les passeurs qui de facto décident de la politique migratoire de l’Union européenne : qui arrive, quand, à quelles conditions et où ? »

Les passeurs ne mettent dans les bateaux que suffisamment de carburant pour atteindre les eaux internationales.

Si la photo du petit Aylan retrouvé sur une plage avait tant ému les opinions publiques, c’est parce qu’il était habillé comme un petit Européen et que chacun pouvait y projeter son fils ou son petit-fils. « Il y a moins de traversées mais elles sont plus meurtrières », poursuit François Gemenne. « Simplement parce que la route depuis la Lybie est plus dangereuse que celle depuis la Turquie. On peut se donner l’illusion que l’on a endigué le flux de migrants, on n’a pas du tout résolu la tragédie humanitaire qui continue de se jouer en Méditerranée. »

Ce qu’il faut en urgence, c’est le rétablissement de voies d’accès sûres et légales vers l’Union européenne.

La vertu oubliée de l’immigration

« Dans toutes les études économiques, qu’elles proviennent de la Banque nationale ou de l’OCDE, les migrants et les réfugiés ont un léger impact positif sur l’économie. Ils doivent être considérés comme un investissement même si cela coûte un peu d’argent en premier accueil. Mais c’est un argument qui ne porte pas dans le débat public. Par exemple, c’est en Hongrie que les entreprises ont le plus besoin de main-d’œuvre étrangère, 56 pourcents des entreprises hongroises. Et pourtant, c’est le pays qui veut le moins des migrants ! On marche sur la tête », regrette François Gemenne.

« Il n’y a pas de concurrence sur le marché de l’emploi entre les natifs et les étrangers, au contraire. En effet, les étrangers vont dynamiser le marché de l’emploi », explique le chercheur. « Ils vont se mettre dans des segments du marché du travail qui sont délaissés par les natifs. »

L’ouverture des frontières

« Les gens ne migrent pas parce qu’une frontière est ouverte », explique François Gemenne. « À l’inverse, ils n’arrêtent pas de migrer parce qu’une frontière est fermée. Les murs et les barrières rendent les migrations plus dangereuses et donc plus mortelles. »

« En fermant sa frontière, l’Europe fait de facto le jeu des passeurs, il y a une complicité objective. On fait complètement fausse route en distinguant les réfugiés politiques qui seraient légitimes à venir en Europe et les migrants économiques que l’on pourrait renvoyer chez eux », poursuit François Gemenne. « Politiquement, un réfugié c’est un migrant dont on veut bien, et un migrant c’est quelqu’un dont on ne veut pas, une sorte d’indésirable. »

Et les catastrophes naturelles ?

Aujourd’hui, chaque année, il y a 25 millions de personnes qui sont déplacées par des catastrophes naturelles, une personne à chaque seconde où nous parlons.

« Il y a davantage de gens déplacés par des catastrophes naturelles chaque année que des gens déplacés par des guerres », compare le chercheur. « À ce chiffre, il faut ajouter ceux qui sont déplacés par des impacts plus lents du changement climatique : hausse du niveau des mers, désertification… Ce sont souvent des déplacements très individualisés, souvent de faible distance. »

Et de conclure sur ce point : « On est aujourd’hui face à un manque absolu de courage politique qui refuse de considérer que ces mouvements migratoires sont un phénomène structurel du 21ème siècle. On continue à considérer les migrations soit comme une anomalie lorsqu’on est bien intentionné, soit comme un problème à résoudre ou comme une crise à gérer. »

La bonne gouvernance

Aujourd’hui, chaque parti politique formule des propositions en matière de bonne gouvernance. Ancien membre du cabinet Ecolo de José Daras, qu’en pense François Gemenne ? « Je suis frappé aujourd’hui de voir comme beaucoup dans le débat public emploient des mots beaucoup plus forts que ceux que j’avais utilisés sur les antennes de la RTBF », explique-t-il (à Soir Première, il avait comparé Nethys et Publifin à un « système mafieux »). « Cela tient à ce que beaucoup ont pris du temps à prendre la mesure de l’ampleur de ce scandale Publifin et de la menace qu’il représente pour la démocratie. »

Le rôle premier de l’Université est de former des citoyens à la démocratie et donc, tout chercheur doit se sentir concerné par un scandale comme Publifin.

« Je pense que l’on est face à une crise de système qui dépasse la question du casting, de qui sera ministre ou bourgmestre », explique le chercheur. « Il y a un problème lancinant de pratiques et en effet, il faut réformer de fond en comble. »

« Une partie du problème vient du fait que la politique est devenue largement un métier et que parfois cette logique de carrière prend le pas sur une logique d’engagement. Le mode de rémunération des mandataires politiques devrait pouvoir être revu », propose enfin François Gemenne. « On pourrait imaginer que leur ancien employeur continue à leur verser leur salaire pendant qu’ils exercent leur mandat politique. Que l’éducation nationale paie le salaire d’un enseignant élu. Ce qui éviterait à certains de s’enrichir. Les députés ne percevraient donc pas tous le même salaire. »

Habitat

 

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