Et si nous prenions la politique sportive francophone au sérieux?

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Il y a deux semaines à peine, le monde sportif se réjouissait de la pose de la première pierre de la piste d’athlétisme couverte à Louvain-la-Neuve. Le projet, à l’agenda depuis les années 80, puis au cœur d’un âpre combat entre bassins liégeois, montois et brabançon wallon, est enfin mis en œuvre, cinq années après la décision du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L’euphorie issue de cet élan sportif est aujourd’hui retombée.

La rupture politique que nous connaissons impacte inégalement le rythme des politiques publiques. Au cœur des négociations, certaines matières semblent avancer à grands pas tandis que d’autres reculent. La bonne gouvernance, les orientations socio-économiques, l’enseignement, sont à l’avant-scène tandis que les matières comme la politique sportive lorgnent jalousement cette fameuse « table » que les négociateurs évoquent si souvent.

De nouvelles majorités politiques devraient vraisemblablement voir le jour. Mais l’empressement des négociations ne peut conduire à laisser pour compte une nouvelle fois la politique sportive et les enjeux auxquels le paysage sportif francophone fait face.

L’éclatement de la politique sportive

L’organisation particulière de notre Etat fédéral a abouti à l’éclatement de la politique sportive entre la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) et la Région wallonne. La FWB, à travers l’ADEPS, son administration sportive, assure la reconnaissance et le subventionnement des fédérations sportives communautaires, la formation des cadres sportifs, la gestion des divers fonds de subventionnement, le développement et la promotion du sport pour tous et la politique sportive de haut niveau. Tandis que depuis 1994 et les accords de la Saint-Quentin, la FWB a transféré le financement des infrastructures sportives à la Région wallonne, qui gère aujourd’hui cette compétence à travers la direction des infrastructures sportives (Infrasports).

Cet éclatement des compétences sportives ne peut faire l’économie d’une harmonisation du cadre institutionnel francophone. Pourtant, depuis 1994, seuls les ministres Collin, Antoine, Daerden, Ancion et Grafé ont occupé simultanément les portefeuilles des Sports et des Infrastructures sportives. La cohérence et l’efficacité du pilotage de la politique sportive nécessiteraient une prise en considération bien différente, faisant au minimum coïncider ces deux compétences.

Le turnover politique

Depuis le transfert de compétence de 1988 et malgré la continuité des alliances politiques, 17 hommes politiques ont géré les compétences sportives. Peu de matière connaissent un tel turnover politique.

Depuis le scrutin de 2014, cette tendance s’est encore accélérée avec quatre ministres qui se sont successivement partagé les matières – René Collin (CDH, Sport et Infrastructures) ; Rachid Madrane (PS, Sport) ; Paul Furlan (PS, Infrastructures) ; Pierre-Yves Dermagne (PS, Infrastructures).

Le journaliste Philippe Vande Weyer l’écrivait déjà à la suite du dernier remaniement ministériel, suite à la démission de Joëlle Milquet (CDH), « Depuis 1988, seuls 2 ministres qui ont hérité du sport francophone ont été au bout de leur mandat. Rien que cette statistique suffit à mettre en lumière la considération et l’intérêt pour le sport qu’a le monde politique francophone ».

La considération des partis francophones pour le sport semble minime. Le remplacement de René Collin à trois mois des Jeux olympiques de Rio en est un exemple parmi d’autres. Dans les négociations politiques, les matières sportives apparaissent comme de petites cartes.

Saisir les enjeux fédérateurs

Au Nord du pays, le Bloso, récemment rebaptisé Sport Vlaanderen, avance à grands pas sur les questions de gouvernance, d’éthique, d’innovation, ou encore de reconnaissance/modernisation des fédérations. Au Sud du pays, l’éclatement de la compétence sportive et l’instabilité ministérielle handicapent les possibilités de réforme et freinent les projets en cours d’implémentation. Les multiples marques de désintérêt du monde politique sont autant coups de boutoir à l’encontre des projets portés par les acteurs de terrains, négociés ardemment et élaborés avec le plus grand soin par des équipes de plus en plus professionnalisées.

De nombreux chantiers méritent pourtant des avancées importantes et simultanées : la réforme du décret organisant le sport, le suivi et l’amélioration des plans-programmes, la question de la bonne gouvernance au sein des fédérations sportives, les infrastructures de sport de haut niveau ou encore la labellisation des fédérations sportives et la reconnaissance des métiers du sport et de l’activité physique.

A l’heure du débat global sur la bonne gouvernance, nous appelons au pilotage de la politique sportive francophone avec une ministre unique, doté d’une vision et ouvert aux acteurs de terrain et du monde universitaire. Les décideurs politiques doivent sortir de l’entre-soi pour construire une adhésion forte de la communauté sportive.

Car si l’autonomie du mouvement sportif ne peut s’exercer que dans le cadre légal, il importe que le cadre légal soit porteur du souffle qui incitera le mouvement sportif à endosser les défis du sport de haut niveau, du sport pour tous et de la pratique des activités physique susceptibles d’améliorer notre santé ou de nous permettre de vieillir avec une certaine qualité de vie.

Les experts et acteurs politiques invités à l’occasion des Chantiers du sport, organisés en 2006 afin de repenser globalement et à long terme la politique sportive, soulignaient déjà que « Le manque de moyens financiers ne constitue pas la seule explication aux carences du système sportif francophone. En effet, la politique sportive souffre de son caractère institutionnel non homogène. »

Force est de constater que les conditions nécessaires pour mettre en œuvre des politiques ambitieuses pour le sport de demain n’ont pas fondamentalement changé. Les rappeler dans un appel à nos (futurs) gouvernants s’impose en cette période d’instabilité.

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