Zigonner sur la zappette

© D.R.
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Les colons de la Nouvelle-France n’avaient pas de zappette, mais ils savaient zigonner. Ce verbe, toujours en usage au Québec, désigne des actions peu efficaces, difficiles à accomplir, coûteuses en temps. On peut par exemple zigonner les pédales (en conduisant maladroitement) ou zigonner sur la zappette (en la manipulant à tout va). Mais aussi se laisser aller à zigonner, lorsqu’on flâne ou qu’on tergiverse.

L’étymologie de ce mot donne bien du zigonnage. Remonte-t-il à un radical expressif ? À un étymon germanique (gîga « violon ») ou latin (ciconia « cigogne ») ? Quoi qu’il en soit, cette forme était bien attestée dans les parlers de l’Hexagone. Les colons français n’ont pas zigonné  : ils l’ont embarquée avec eux, à la conquête de l’Amérique…

Postscriptum 1

Quelle langue parlaient les émigrants français de la Nouvelle-France ? Cette question n’a rien de trivial lorsqu’on sait qu’en France, au moment de la Révolution de 1789, le français n’était d’usage exclusif que dans 15 départements (sur 83), au centre de l’Hexagone. On estime qu’à cette époque, moins de 3 millions de Français (sur 25 millions) parlaient la langue « nationale ». Au moment où les Français s’installent en Amérique du Nord, les langues régionales sont encore d’emploi courant dans la mère patrie, notamment dans l’Ouest d’où proviennent de nombreux colons.

Du point de vue des pratiques linguistiques, les émigrants peuvent être répartis en trois groupes. 25 % d’entre eux, originaires de l’Île-de-France et des régions voisines, parlent français ; 30 % sont bilingues : ils maîtrisent une langue régionale et le français ; les 45 % restants ne pratiquent que leur langue régionale. Il n’était donc pas assuré que la langue de la Nouvelle-France soit le français, vu l’hétérogénéité linguistique des colons.

Certains facteurs vont toutefois favoriser l’unification linguistique de cette communauté, à commencer par l’étroite cohabitation des émigrants. Entamée dès les ports d’embarquement en France, celle-ci se poursuivra au Canada où la colonie est concentrée dans trois centres (Québec, Montréal, Trois-Rivières), en plus de l’Acadie. Par ailleurs, l’organisation administrative et religieuse est assurée par une élite qui pratique et diffuse le français « du roy ».

Au tournant des 17e et 18e siècles, la population du Québec s’exprime en français, comme en attestent les témoignages de certains voyageurs, souvent laudatifs sur la qualité de la langue dans la Nouvelle-France.

Postscriptum 2

Le français québécois a conservé jusqu’à nos jours des mots issus des langues régionales parlées par les colons. À commencer par l’emblématique tuque, « bonnet de laine à bord roulé, en forme de cône, parfois surmonté d’un gland ou d’un pompon ». Ce nom féminin originaire du Sud-Ouest de la France a été popularisé en dehors du Québec par le film d’André Melançon, La guerre des tuques.

La saison des tuques est aussi celle de la guédille (ou guedille) au nez. Ce mot des parlers de l’Anjou et du Poitou offre une curieuse polysémie : il désigne non seulement la morve qui coule du nez, mais aussi – horresco referens ! – un sandwich fait avec un pain à hot-dog, garni de salade et de condiments.

Garnotte «<UN>gravier, gravillon<UN>» – synonyme des belges grenailles – était lui aussi dans les bagages (linguistiques) des colons ; il est peut-être d’origine angevine. Preuve de son intégration dans l’usage québécois contemporain : il peut désigner un tir puissant (au hockey).

Le verbe maganer «<UN>traiter avec rudesse ; détériorer<UN>» provient également de l’Ouest de la France, où ce dérivé du francique maiđanjan « estropier » était employé. Tout comme le verbe abrier « couvrir ; dissimuler », aujourd’hui sorti de l’usage en France. Il correspond à l’ancien français abrier « mettre à couvert », qui a donné le nom abri. Et si peu de Français zigonnent encore aujourd’hui, ce n’est pas le cas des Québécois pour qui ce verbe est très courant.

Certains des québécismes attestés en Nouvelle-France appartiennent à un fonds roman partagé par certaines régions de France, par la Belgique francophone et par la Suisse romande. L’adjectif cru « froid et humide » est du nombre, tout comme les dénominations des repas (déjeuner au lever, dîner à la mi-journée, souper). De même becquer « frapper à coups de bec » ; garde-robe « penderie » ; glissoire « patinoire » ; minous « flocons de poussière qui s’amassent sous les meubles » ; musique à bouche « harmonica » ; tantôt « dans peu de temps (pendant la même journée) ; il y a peu de temps (durant la même journée) » ; torchon « serpillère » et bien d’autres encore.

On se méfiera toutefois de quelques « faux amis ». Les colons, découvrant la faune et la flore d’Amérique du Nord, ont parfois utilisé les dénominations françaises lorsqu’il y avait certaines similitudes (de forme, de couleur) avec des réalités européennes. C’est ainsi que le chevreuil de la Nouvelle-France n’a pas grand-chose à voir avec le charmant petit cervidé dont nous apprécions les cuissots : il désigne le cerf de Virginie, bien plus imposant. Et le bleuet n’est pas une jolie centaurée, mais une myrtille.

Lorsque le père Pierre-Philippe Potier, d’origine belge (Blandain), est envoyé en mission au Québec (1743), il est le premier à consigner des centaines de régionalismes du cru. Il ne manque pas de relever des emplois devenus obsolètes en France, mais bien vivants au Québec. Ces mots venus des parlers de France constituent, avec les amérindianismes évoqués dans la précédente chronique, une des spécificités du vocabulaire québécois d’aujourd’hui.

 
 
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