Câline de bine !

Câline de bine !

Un séjour au Québec sans découvrir les bines, c’est la fin des haricots. Plus précisément, des haricots secs, de préférence au lard. Derrière ce mot se cache en effet l’anglais bean, intégré depuis le XIXe siècle au français populaire des Québécois. Tout comme riding-coat a donné redingote et packet-boat est devenu paquebot, bean a connu une adaptation graphique et phonétique qui camoufle la bine aux yeux des chasseurs d’anglicismes.

On se gardera de confondre ce mot avec la drôle de bine “binette” que tire l’infortuné qui vient de recevoir une bine “coup de poing”. Par contre, si vous êtes rond comme une bine “complètement ivre” ou que quelqu’un vous envoie aux bines “au diable”, vous revenez au menu du jour. Sur ce, je cesse de vous courir sur le haricot…

Postscriptum 1

L’implantation française en Amérique du Nord va rapidement constituer un obstacle à l’expansion d’un autre pays européen sur le même territoire : l’Angleterre. Entre la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France, les escarmouches vont se multiplier durant les premières décennies du XVIIe siècle, de plus en plus meurtrières et attisant un ressentiment réciproque.

La France, en proie à de graves difficultés financières et empêtrée dans des conflits européens, peine à contrôler le vaste territoire colonisé. Cette faiblesse va être exploitée par l’Angleterre qui décide de conquérir la Nouvelle-France, en vue d’avoir les coudées franches pour juguler les visées indépendantistes de ses colonies du Nord-Est des États-Unis.

La guerre de la Conquête est déclenchée en 1754. Après quelques succès français, les Anglais renforcent leurs troupes, s’allient avec des tribus amérindiennes et envahissent la Nouvelle-France. En 1759, la ville de Québec tombe, à l’issue d’un long siège et d’un affrontement meurtrier connu aujourd’hui sous la dénomination de « bataille des plaines d'Abraham ». Quelques mois plus tard, en 1760, Montréal capitule à son tour. Le Traité de Paris, signé en 1763, donne à l’Angleterre la majeure partie du territoire de la Nouvelle-France, dont celui du Québec actuel.

La défaite française entraîne le retour en France des personnes qui administraient la Nouvelle-France, dont la noblesse, ainsi que des militaires et de nombreux négociants. Ceux qui restent au Québec appartiennent aux classes les moins favorisées. Malgré leur écrasante majorité (99% de la population), ils passent sous la coupe de l’administration britannique et sont dorénavant considérés comme des sujets de Sa Gracieuse Majesté.

Les Canadiens français abandonnent aux Anglais la maîtrise politique et économique du Québec et se replient sur l’agriculture. En matière d’éducation, les anglophones sont privilégiés par les autorités britanniques : les besoins des francophones ne sont plus guère rencontrés, particulièrement dans les zones rurales où l’analphabétisme se généralise. Dans un tel contexte, la langue des vainqueurs s’impose rapidement comme moteur de l’ascension sociale.

Par ailleurs, un écart va se creuser entre le français de France, qui continue d’évoluer, et celui de la Nouvelle-France, plus figé de par son relatif isolement. Les voyageurs témoigneront de cette distance en relevant des mots ou des tours toujours vivaces au Québec, mais vieillis en France. Simultanément, le français des Canadiens va s’angliciser, au contact de la langue dominante.

Postscriptum 2

L’histoire des Canadiens français explique leur exposition séculaire à l’anglais, ainsi que les réactions souvent négatives suscitées par les interférences entre la langue de l’élite anglophone et celle des francophones. Très tôt des voix s’élèvent pour dénoncer les anglicismes qui émaillent les productions orales et écrites des Québécois, au nom de la pureté de la langue à préserver face à l’anglais.

Aujourd’hui, un francophone européen peut être étonné de la présence, dans le registre familier de nombreux Québécois, de fréquents emprunts à l’anglais (américain). Témoin cet extrait d’une composition de Réjean Ducharme interprétée par un chanteur bien connu de ce côté de l’Atlantique, Robert Charlebois, Mon pays ce n’est pas un pays, c’est une job (1995) :

Ça arrive à manufacture les deux yeux fermés ben durs

Les culottes pas zipper en retard

Ça dit que ça fait un flat ou que le char partait pas

Ça prend toute pour entrer sa carte de punch dans slot de la clock.

La littérature québécoise contemporaine n’est pas en reste, comme le montre ce passage du roman Autour d’elle (2006, p. 131), écrit par Sophie Bienvenu, une Québécoise née en Belgique :

Heille, guys, guys. Le plan de la soirée, c’était que mon chum se rappelle plus de rien le lendemain, pis là le soleil se lève, on est demain, et on dirait ben que c’est moi qui vas blacker out. C’est hot pareil.

(cité d’après L’Oreille tendue)

Lorsque l’on quitte le registre informel, les anglicismes se font rares. Une vigilance particulière se manifeste, dans les communications formelles, à l’égard des « anglicismes sournois ». Il s’agit d’emplois comme « une situation définitivement dangereuse » (de l’anglais definitly “de façon certaine”, et non avec le sens français “irrémédiablement”) ; « cette étude suggère que la reprise économique est proche » (de l’anglais suggest “prétendre”, plutôt que “conseiller” ; “susciter”) ; « cet appareil versatile vous satisfera à coup sûr » (de l’anglais versatile “polyvalent, souple”, bien différent de l’acception française “inconstant”).

De ce côté de l’Atlantique, les emprunts à l’anglais – conscients ou non – sont moins nombreux dans le style informel qu’au Québec. Mais leur présence dans le style standard (et même soutenu) surprend souvent les Québécois sensibles à la qualité de leur français. Ceux-ci dénoncent régulièrement le laxisme des francophones européens en matière d’anglicismes et prêchent d’exemple : d’où fin de semaine, pour week-end ; arrêt, pour stop ; magasiner, pour faire du shopping ; ou l’éphémère chien-chaud, qui n’a toutefois pas réussi à supplanter hot-dog.

Si l’emploi de ces « traductions » peut nous surprendre, c’est que leurs équivalents anglais sont à ce point intégrés dans le français commun que nous ne les percevons plus comme des emprunts à une langue étrangère. On observe un phénomène similaire au Québec, avec des mots anglais empruntés très tôt dans la langue populaire et adaptés à la phonétique et aux conventions graphiques du français. Il vous faudra reconnaître l’anglais slush dans le français québécois sloche “neige fondante” ; l’anglais américain back-house dans bécosse “cabinet d’aisances”; l’anglais peanut dans pinotte “arachide”. Quant à la bine (quelquefois binne), adaptation de bean, elle n’a plus de secret pour vous.

Sauf peut-être dans l’expression Câline de bine !

 
 
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