Changement climatique: sauver la planète ou le système?

Changement climatique: sauver la planète ou le système?

La semaine passée on apprenait que l’extinction actuelle des espèces, qualifiée d’« annihilation biologique », est si rapide que plus de 50 % des animaux vertébrés ont disparu depuis quarante ans. La même semaine, un iceberg faisant deux fois la taille du Luxembourg s’est détaché de la banquise antarctique pour entrer en dérive. Ce phénomène de dégel n’est probablement pas directement lié au changement climatique mais il est porteur d’une symbolique frappante… et il tombe à point nommé pour accueillir le rapport de l’ONG Climate Disclosure Project médiatisé ce 13 juillet par le magazine Forbes. Le rapport alerte sur le fait que nous avons émis autant de CO2 sur les trente dernières années que sur le siècle précédent et que 70 % de ces émissions peuvent être retracées vers cent entreprises productrices de carburant fossile. Climat contre profit…

Ces effondrements planétaires n’ont pas inquiété les gouvernements du G20, ni le monde politique belge tout affairé à collecter ses jetons de présence. Les affaires Kazakhgate, Publifin, Telenet etc. reflètent assez bien les agendas des partis socio-démocrates sur la dernière décennie. Pourtant, depuis les années 1970, les chercheurs ont expliqué les risques liés au changement climatique ou à la perte de biodiversité. Il n’y a aucune ambiguïté sur ce qui arrive et l’enjeu est clair : la survie de l’humanité. Malgré cela, rien ou presque n’a été fait au niveau politique pour contrer ces tendances. Le manège des COP, de Kyoto à Paris, et les autres grands-messes du lobbyisme sont autant d’écrans de fumée pour masquer l’inaction politique la plus meurtrière de l’histoire. Si on ne change pas notre course, nos destructions écologiques et le changement climatique auront des conséquences dramatiques avant 2100. Pour le dire franchement, nous n’avons pas un embryon de solution. Nous n’en avons même pas cherché sérieusement parce que le « Marché » et son personnel politique ont estimé que ce n’était pas encore rentable.

Réalité et contradictions

Les perceptions de chacun varient naturellement par rapport au discours écologiste et aux conclusions qu’on peut en tirer. Ce discours a pourtant la qualité d’être constant depuis 40 ans (e.g. André Gorz) : notre système génère ses propres contradictions écologiques, les énergies que nous déployons sont capables d’éradiquer l’humanité de plusieurs façons, et les phénomènes que nous enclenchons dépassent la cognition et l’action humaine dans tous les domaines. Pour résoudre les contradictions du système, il faut changer de système. Voilà ! C’est un discours radical ! Personne n’aime les discours radicaux. Mais ce qu’on aime encore moins ce sont les événements radicaux comme la défaunation et le changement climatique.

Mais de quel système parle-t-on ? Celui dans lequel nous baignons, bien entendu, et dont on ne prononce pas le nom : le capitalisme. Le système qui privatise tout (le sol, le travail, l’eau, l’art, les animaux, l’ADN, la production scientifique etc.) et qui marchandise tout. Tout y est régulé par le libre marché. En théorie, du moins… Au rythme actuel de la surproduction, il y a des contradictions qui surgissent partout entre l’activité humaine et la capacité de recyclage des systèmes naturels : déforestation, surpêche, monoculture, épuisement des aquifères, empoisonnement des sols, eutrophisation, changement climatique, acidification de l’océan… En fait, la contradiction entre écologie et économie de marché apparaît dans des exemples simples : à l’heure actuelle celui qui déforeste peut en tirer beaucoup de profit (bois, papier, biocarburant) mais le véritable coût de la déforestation ne sera payé que plus tard et par d’autres qui subiront le changement climatique, la défaunation et l’érosion du sol. Les marchés ne sont pas en mesure de prendre en compte le coût de la déforestation car ce coût s’étend dans le futur et concerne des choses qui n’ont pas encore de prix. Les mécanismes de marché n’équilibrent donc pas toutes les dérives du capitalisme et ils ne le feront probablement jamais. C’est une chose de transformer une forêt en marchandise mais c’est autre chose d’en connaître la valeur réelle !

Changer de système face au défi climatique

La première solution citoyenne qu’on voit émerger face à un tel problème, solution qui échappe totalement à l’imaginaire des marchés et donc à son personnel politique, apparaît comme très radicale et tient du langage binaire : « non », « pas touche », « dégage » et toutes ces sortes de refus qui sont proclamés de l’Amazonie au Val de Suse face aux grands projets d’exploitation. En général, ce genre de spectacle est aussitôt suivi par un chœur médiatique – dont l’obédience est à chercher dans l’actionnariat – qui vilipende les « irresponsables » citoyens, syndicats et ONG pour leurs « attitudes négatives ». Pourtant, face à la destruction, rien de tel que d’arrêter la machine avant de délibérer sur l’avenir ! Ce n’est, au fond, pas très compliqué de comprendre que la nature rend des services à l’humanité, et que celle-ci ne peut pas les reproduire ex nihilo  : production gratuite de nourriture, épuration, recyclage, pollinisation, biodiversité, maintien de l’immunité etc. Il faut préserver cela.

Changer de système, ce n’est pas nécessairement faire de grands bonds téméraires vers l’inconnu. Changer de système, c’est parfois changer des petites choses en territoire connu, mais des choses qui comptent. Si le souhait est de s’affranchir un peu des mécanismes de marché et de restaurer les écosystèmes, on peut songer à des lois pour réduire la puissance des marchés, au moins dans certains secteurs. Par exemple, décourager sensiblement la spéculation sur les denrées alimentaires comme le préconisait déjà en 2005 le rapporteur spécial de l’ONU sur la question du droit à l’alimentation, Jean Ziegler (L’Empire de la honte, Éditions Fayard, 2005). On pourrait aussi regarder la nature comme un bien commun qui serait partiellement exclu de la privatisation. Cela impliquerait de limiter le pouvoir exorbitant des multinationales en restreignant leur droit à l’appropriation et en rejetant les traités scélérats. Face au défi climatique, la transition énergétique vers le renouvelable est techniquement à notre portée… à condition de s’entendre avec les cent entreprises qui confisquent le carburant fossile. Pour diminuer la pollution des sols et de l’eau, on pourrait encourager la consommation des protéines légumineuses et réduire celle des protéines animales. Et puis, pourquoi ne pas privilégier l’émergence d’un espace de consommation des produits « organiques » en introduisant ces denrées dans les cantines scolaires (une proposition de la France Insoumise aux élections présidentielles françaises de 2017). Il est vrai que tout cela nécessite un peu de liberté d’entreprendre et d’optimisme. Alors, quitte à souhaiter un avenir vraiment désirable, on pourrait carrément se proposer de gérer la dette de manière moins idéologique. Après dix ans d’austérité inefficace en Europe et en Belgique, il n’est pas absurde de vouloir changer de politique et de libérer les idées, l’emploi et l’entreprise.

*Les liens hypertextes proposés dans cette carte blanche sont de l’auteur, NDLR.

 
 
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