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Ce que Google dit de nous

C’est une première : un chercheur américain a analysé en profondeur ce que les internautes cherchent via le moteur de recherche le plus utilisé au monde.

Analyse - Journaliste au service Forum Temps de lecture: 5 min

La vie et le mensonge sont synonymes, écrivait Dostoïevski dans « L’idiot ». Tout le monde ment. A ses proches, à son patron, à n’importe qui. Mais on ne ment pas à Google. Les questions que l’on n’oserait pas poser en public, on les posera facilement à Google. Le moteur de recherche en sait long sur nous. Il enregistre les préoccupations quotidiennes, des plus banales aux moins avouables, de 93 % des internautes de par le monde.

Le site le plus consulté du monde, Google.com, ingère chaque mois 100 milliards de requêtes. Ce qui en fait « la plus importante base de données jamais collectée sur la psyché humaine », résume Seth Stephens-Davidowitz. Cet ancien employé du géant de l’internet, spécialiste des « datas », ces données que les internautes laissent dans le sillage de leur surf. Pendant quatre ans, il a passé au peigne fin les termes googlisés par les internautes américains. Une première. Il vient de publier les résultats de son étude dans un livre, « Everybody lies : big data, new data, and what the internet can tell us about who we really are » (Bloomsbury, 2017), présenté par le Guardian.

Google, un sérum de vérité numérique

Son postulat de départ : face aux sondeurs, les gens ont tendance à embellir la vérité. Des études menées dans les années 50 dans la ville de Denver ont par exemple montré que la plupart des personnes interrogées affirmaient faire des dons à des œuvres caritatives, ce qui était démenti par les faits. Cette propension à se présenter sous un jour plus favorable que la réalité a été baptisée « biais de désirabilité sociale ». Mais désormais, estime l’auteur, Google agit comme un « sérum de vérité numérique ». Bien calé derrière son écran, pensant être à l’abri des regards, l’internaute se dévoile. Mais le miroir est sans teint et la scène est enregistrée.

Seth Stephens-Davidowitz en tire des enseignements sur le plan des comportements individuels, mais aussi à l’échelle de la société américaine.

La sexualité, grosse priorité

La principale conclusion concerne le rapport à la sexualité. Le chercheur a constaté que dans un Etat farouchement opposé au mariage homosexuel comme le Mississipi, le nombre de recherches Google concernant des films pornographiques mettant en scène des gays était proportionnellement équivalent à un Etat pro-mariage homosexuel comme Rhode Island. Le Mississipi se situe en réalité dans la moyenne nationale : dans cet Etat aussi, près de 5 % des recherches à caractère pornographique visent des contenus gays.

Toujours en-dessous de la ceinture, autre enseignement de l’étude : les hommes américains sont très inquiets de la taille de leur sexe. C’est la partie de leur corps sur laquelle ils sollicitent le plus Google.« Les hommes font plus de recherches pour savoir comment rendre leur pénis plus gros que pour savoir comment accorder leur guitare, faire une omelette ou changer une roue », note Seth Stephens-Davidowitz. Ce, alors pour les femmes, la taille ne compte pas, ou presque : pour une femme interrogeant Google sur la taille du sexe de son partenaire, 170 hommes s’inquiéteront de leurs centimètres.

Autre enseignement avancé par le chercheur : les stéréotypes de genre sont confirmés par les requêtes tapées par les parents américains à propos de leurs enfants. Ils recherchent 2,5 fois plus « mon fils est-il un génie ? » que « ma fille est-elle un génie ? ». A l’inverse, on trouve deux fois plus l’interrogation « ma fille est-elle en surpoids » que la même concernant un fils.

Des préjugés raciaux

Enfin, autre thème majeur sur lequel s’arrête l’auteur, la haine raciale. Leur fréquence varie avec l’actualité, note l’auteur, qui constate que « musulman » va souvent avec « terroriste » et « réfugié », tandis que « Noir » ne va jamais avec « terroriste », mais très souvent avec « malpoli ». L’insulte « nigger » (nègre) est recherchée 7 millions de fois chaque année. L’actualité fait sensiblement varier le nombre de requêtes liées à de la haine raciale.

« En apprendre davantage sur nos préjugés inconscients peut être utile, estime Seth Stephens-Davidowitz. Les recherches Google et les autres sources de données qui peuvent être source de vérité nous offrent un regard sans précédent sur les coins les plus sombres de la psyché humain. C’est parfois difficile à affronter. Mais cela peut aussi être stimulant. Il est possible d’utiliser les datas pour combattre l’obscurité. Collecter des données riches sur les problèmes du monde est la première étape pour les résoudre. » C’est bien un ancien de Google qui parle.

De là à affirmer que ce type d’études d’un genre nouveau peut ouvrir de nouveaux horizons à la recherche en sciences humaines ? Jean-Marc Van Gyseghem, directeur du Centre de Recherches Information, Droit et Société de l'Université de Namur, tempère : « On ne peut pas considérer qu’il s’agit d’une étude scientifique. Elle se base sur les adresse IP (la « plaque d’immatriculation » d’un ordinateur connecté à internet, NDLR). Celle-ci peut très bien être liée à plusieurs personnes, une famille par exemple. Savoir qui est allé sur le site dédié aux hommes, qui est allé sur un site raciste, on ne pourra pas le déterminer. La méthodologie ne rencontre donc pas les critères scientifiques, d’objectivité, de qualité. » Faut-il pour autant en balayer les résultats ? « Non. Ils peuvent donner une orientation, des tendances, compléter d’autres études », estime le spécialiste de l’analyse des datas. Le philosophe Gilles Lipovetsky, dont on lira l’interview ci-dessous, ne dit pas autre chose : Google est un outil intéressant pour le sociologue, « mais il faut le croiser avec d’autres paramètres, avec d’autres phénomènes ».

«Il y a un sentiment d’impunité derrière un écran»

Temps de lecture: 3 min

Google enregistre tout ce que vous faites sur ses sites. Et rien ne vous garantit qu’il ne transmettra pas vos données à un tiers, à votre insu. En tant que spécialiste de la protection des données à caractère personnels, Jean-Marc Van Gyseghem est donc très critique avec la candeur avec laquelle la plupart des internautes répandent des informations privées sur les réseaux numériques. « Ce qui est embêtant dans ce type d’études, c’est qu’elles utilisent des données collectées de manière légale à l’origine mais qui sont réutilisées à l’insu de l’internaute qui voit une partie de sa vie privée analysée », relève le directeur du Crids, le Centre de Recherches Information, Droit et Société de l'Université de Namur. L’auteur de l’étude affirme certes avoir anonymisé les données qu’il a analysées, il ne cite aucun nom, il n’empêche : « Leur anonymisation n’a eu lieu qu’à la sortie, pour la publication, mais le chercheur a eu accès via Google à des données qui pouvaient être reliées à des individus. Il s’agissait bien de données à caractère personnel. »

Derrière son écran, l’internaute pense être dans une sphère intime, alors que c’est loin d’être le cas. « C’est un faux anonymat. Cette sphère qu’il pense privée peut être percée sans aucun problème. N’importe quel forum, même privé, est régi par un administrateur (Facebook, Google ou autres). Les règles d’accès peuvent être modifiées sans aucun préavis. Les propos qui y sont tenus peuvent donc se retrouver sur la toile sans même que leur auteur ne s’en rende compte. » En tenant certains propos sur des forums publics, l’internaute ne se rend bien souvent pas compte de la portée et des conséquences qu’ils peuvent avoir : diffamation, propos racistes, xénophobes, homophobes... « Il y a un sentiment d’impunité derrière un écran. Les gens se lâchent. Ce faisant, il ne se rend pas compte de la portée du bouton ‘enter’. Quand il est enfoncé, cela peut avoir des conséquences dramatiques. Beaucoup d’internautes ne sont éduqués au média qu’ils utilisent. Un cours de conduite de l’internet est nécessaire pour que les gens sachent ce qu’ils peuvent et ce qu’ils ne peuvent pas y faire. Cela devrait être pris en charge par l’enseignement. Il faut donner la base aux enfants pour qu’ils puissent appréhender ces technologies. »

Mais les choses évoluent, estime Jean-Marc Van Gyseghem : « Le citoyen, même s’il est imprudent sur internet, commence à être soucieux de ce qu’on va faire de ses données. La protection de la vie privée devient progressivement un argument de vente. Des gros acteurs informatiques commencent à se rendre compte que s’ils offrent des instruments de protection de la vie privée, ils vont attirer de la clientèle. »

«Il y a ce que les gens disent, et puis il y a ce que les gens font»

Pour le philosophe Gilles Lipovetsky, Google est un outil intéressant pour le sociologue, mais à condition de croiser les données recueillies avec d’autres paramètres.

Entretien - Chef du service Forum Temps de lecture: 4 min

Passer au crible les recherches sur Google peut-il vraiment nous livrer les secrets de la psyché humaine ? Si oui, que nous dit de l’Amérique d’aujourd’hui la recherche à grande échelle à laquelle s’est livrée Seth Stephens-Davidowitz ? Nous avons interrogé le philosophe et essayiste français Gilles Lipovetsky, membre du Conseil d’analyse de la société, qui, depuis près de 35 ans (L’Ere du vide, essai sur l’individualisme contemporain, Gallimard, 1983) étudie nos sociétés « postmodernes ».

Google est-il un bon outil pour le sociologue ?

Il est intéressant, mais il faut le croiser avec d’autres paramètres, avec d’autres phénomènes. Comme toujours : il ne faut jamais prendre une donnée « comme ça ». Il faut en particulier vérifier si les réponses ou les recherches des gens sont corroborées par d’autres faits, par leurs attitudes. Car il y a ce que les gens disent, et puis il y a ce que les gens font. La sociologie doit bien sur sûr être attentive aux représentations, à ce qu’il y a « dans la tête des gens », mais ça ne dit pas toute la vérité des choses.

En l’occurrence, cette étude nous dit des choses sur les angoisses qui travaillent la société américaine…

Ce qui me frappe, c’est la discordance entre l’aspect profondément nouveau qu’affiche notre époque et, en même temps, la persistance de stéréotypes les plus traditionnels qui soient. Ainsi, les recherches sur le phallus – dont on s’inquiète de savoir s’il a la bonne taille, etc. Pour Freud déjà, c’était consubstantiel à l’identité masculine : les hommes ont peur « de ne pas être à la hauteur ». Mais en même temps, d’un autre côté, on nous dit que tout change, que la différence des sexes ça ne compte pas, que chacun doit assumer sa part féminine, sa part masculine, on nous parle de « brouillage des identités », de « confluence des rôles »… Cet exemple est tout à fait révélateur du fait qu’en réalité, rien n’a changé ; qu’en dépit de tout ce qu’on nous dit sur l’effacement des grandes distinctions anthropologique, il n’en est rien.

Ce qui se perpétue aussi, mais « en secret », c’est un certain nombre de stéréotypes, voire de comportements racistes…

Là, je suis moins convaincu. L’idée qu’il y aurait une persistance à l’identique du racisme dans nos démocraties me semble même être une contre-vérité. Il y a les mots, les recherches : c’est une chose. Après, il faut lui donner un contenu de fait. Et là, la violence à l’égard des minorités continue à décliner. Il suffit de comparer la situation actuelle avec la période de l’entre-deux-guerres, par exemple, pour ne rien dire du nazisme. Le racisme s’accompagnait par ailleurs d’une idée de hiérarchie des races, avec les blancs au sommet de l’humanité et puis toute une série de sous-hommes… On n’en est plus du tout là. On n’est plus dans une vision « raciste » mais dans des visions « xénophobes », qui tournent autour de la question de l’identité, de la peur de l’autre, qui ne sont plus du tout de la même farine, et qui ne s’accompagnent pas des mêmes gestes ni des mêmes exécrations.

Et par rapport aux vieux réflexes à caractère sexistes : l’intelligence supérieure des garçons, l’embonpoint des filles, etc. ?

Il y a des stéréotypes qui perdurent, mais pas tous. Ainsi, je suis certain que les mêmes qui se demandent si leur fille est trop grosse vont l’éduquer dans l’autonomie et souhaiter qu’elle fasse des études… Il faut voir ce qui, dans les stéréotypes a vacillé. Je pense que ce sont en particulier les stéréotypes liés à l’apparence, au corps, qui perdurent, mais qu’en revanche, l’âme égalitaire a gagné pour ce qui touche aux rôles fondamentaux : les études, le travail, la politique, etc.

On se rend tout de même que les gens mentent et se mentent : ils effectuent sur le net des recherches sur des sujets qu’ils renieraient en public…

Effectivement. Mais ce qui me frappe, ce n’est pas tellement que les gens mentent – ça, ça accompagne l’humanité depuis des siècles – c’est le décalage entre le fait que les gens mentent et le fait qu’ils soient si intransigeants, si sévères envers la classe politique, pour laquelle le moindre mensonge est désormais sujet à bannissement. Il y a une discordance : on exige des autres ce que, pour soi-même, on passe facilement sous le tapis. Et ça, c’est vraiment nouveau.

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3 Commentaires

  • Posté par stals jean, samedi 22 juillet 2017, 14:42

    Ce n'est ni le rire ni le savon qui est le propre de l'Homme, c'est le Mensonge sans lequel la vie de "l'Homo-sapiens" ne serait tout simplement pas vivable...Ceci écrit, avant, les "gens" n'avaient pas les possibilités, pas les moyens ni intellectuels, ni pratiques nom plus, d'exprimer leurs sévérités à l'égard des Classes politiques qui détenaient absolument tous les leviers de Pouvoirs. Pouvoirs religieux, militaires, policiers, économiques, et financiers, etc etc...On imagine, depuis "l'invention" d'INTERNET, ce que ceux qui président à la marche de leur propre Nation voir à la Marche du Monde, ne peuvent plus absolument plus eux non plus, glisser sous le tapis sans que cela ne se sache, de toute façon...Et ça, ça oui, c'est, vraiment nouveau...

  • Posté par Pavoine Jean-Martin, samedi 22 juillet 2017, 12:08

    et un Gogol, c'est 10 exposant 100, et non 10100, nombre probablement binaire qui fait seulement 20 en décimal...Rhalalalala

  • Posté par Guiot Philippe, samedi 22 juillet 2017, 11:20

    miroir sans tain ! ! ! pas sans teint . . . . Pffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffff

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