Il est bon, mon poulamon!

De nombreux témoignages provenant de la Nouvelle-France font mention d’un mets délectable servi pendant la période de Noël : le poulamon . Il s’agit d’une petite morue d’eau douce ( Microgadus tomcod ) qui porte au Québec le nom de petit poisson des chenaux . Sa capture en hiver donne lieu à une activité récréative très prisée. Les pêcheurs, à l’abri dans des chalets installés sur la surface gelée des cours d’eau, le prennent avec des lignes passant par des trous faits dans la glace.

Le poulamon doit son nom au micmac ponamo , emprunté aux autochtones amérindiens par les émigrants français établis en Acadie (Provinces maritimes). Malgré sa discrétion, il fraie aujourd’hui avec les meilleurs dictionnaires de la langue française. Et ce n’est pas un poisson d’avril !

Postscriptum 1

Carte de l’Acadie du temps des colons

Pour beaucoup d’Européens, la francophonie en Amérique du Nord est associée au seul Québec. Il est vrai que cette communauté focalise l’attention, tant en raison de son poids démographique (quelque six millions de personnes) que de son dynamisme linguistique. Mais il convient de ne pas oublier les francophones d’autres régions du Canada, dont environ 600.000 Ontariens − qui ne représentent toutefois que 4,7 % de la population de leur province − et près de 250.000 Acadiens qui constituent le tiers de la population du Nouveau-Brunswick.

La recherche de l’Acadie sur une carte officielle du Canada ne donnerait pas de résultat. Et pour cause : il ne s’agit pas d’une entité géographique clairement délimitée, mais d’une appellation historique (originellement Arcadie ) qui désigne aujourd’hui les francophones de la façade atlantique du Canada, auxquels on associe parfois les Cadiens (improprement appelés Cajuns) de la Louisiane.. Comme le Québec, l’Acadie a d’abord été une colonie de la Nouvelle-France, ce qui explique qu’une partie de l’histoire de ces deux communautés leur soit commune. Mais leur destin s’est révélé très différent à partir de la guerre de la Conquête, déjà évoquée dans cette chronique.

Jacques Cartier, dès sa première exploration en 1534, noue des contacts avec la tribu des Micmacs, population autochtone des Maritimes. Mais, pas plus qu’ailleurs, il ne réussit à implanter une colonie pérenne. Il faut attendre 1604 et l’explorateur Pierre Dugua, mandaté par Henri IV et accompagné de Samuel Champlain, pour que ce projet se réalise. L’aventure ne sera toutefois pas une réussite : les difficultés de tous ordres ont raison des colons qui rentrent en France.

Quelques années plus tard, des émigrants venus majoritairement de l’Ouest de la France réussissent à faire de l’Acadie une colonie de la Nouvelle-France. Ce territoire change plusieurs fois de mains, au gré des affrontements entre Anglais et Français. À l’issue de la guerre de la Conquête, l’Acadie, qui devient la Nouvelle-Écosse, est cédée au Royaume-Uni par le Traité d’Utrecht (1713). Les Français conservent toutefois quelques places-fortes qui défient la mainmise britannique sur leur ancienne colonie.

Pour mettre fin à cette situation, les Anglais organisent, de 1755 à 1763, une déportation massive de la population francophone, qui passera à la postérité sous le nom de « grand dérangement ». Les Acadiens sont dispersés : certains sont déplacés ou se réfugient ailleurs au Canada, aux États-Unis (notamment en Louisiane), dans les Antilles, aux îles Malouines ; d’autres sont emprisonnés en Angleterre ; d’autres encore retournent en France. Nombre d’entre eux ne résistent pas aux conditions parfois épouvantables de ces expulsions : on estime qu’une moitié des Acadiens n’a pas survécu au « grand dérangement ».

Postscriptum 2

Le français des Acadiens présente bien des similarités avec celui des Québécois, mais aussi quelques différences importantes. Une première convergence est celle des sources qui alimentent les spécificités de ces deux variétés. Dans les deux cas, on va retrouver des amérindianismes, des régionalismes de France et des anglicismes. Toutefois, à la différence des Québécois, les Acadiens ne vont guère enrichir leur variété d’innovations, du moins dans le domaine terminologique. En effet, ils ne disposent pas des ressources logistiques nécessaires pour jouer un rôle moteur en ce domaine.

À l’arrivée des colons français, le territoire des actuelles Provinces maritimes était habité, comme ailleurs en Nouvelle-France, par des tribus amérindiennes. Celles-ci vont fournir aux émigrants des dénominations en rapport, pour l’essentiel, avec la toponymie, la faune et la flore. Une partie de ces amérindianismes se retrouve tant en Acadie qu’au Québec, parfois même en Louisiane. C’est le cas de ouaouaron « grenouille-taureau », vedette du premier billet estival consacré au Québec, connu sous ce nom dans l’ensemble du Canada francophone et en Louisiane. Il en va de même pour moyac « eider » (grand canard), familier des Canadiens francophones.

Des amérindianismes plus spécifiques au français acadien proviennent de la langue des Micmacs, indiens de la nation algonquine qui étaient l’ethnie dominante dans les Provinces maritimes à l’arrivée des colons. Comme au Québec, la toponymie et l’hydronymie sont des milieux favorables pour la perpétuation des langues autochtones. En attestent des noms de localités et de rivières acadiennes comme Bouctouche , d’un mot micmac signifiant « havre » ; Kouchibouguac « rivière aux longues marées » ; Memramcook « rivière méandreuse » ; Petitcodiac « rivière qui forme un coude », etc.

Les amérindianismes sont également présents dans le vocabulaire de la faune et de la flore. À leur arrivée en Acadie, les colons parcouraient les mocauques « terrains marécageux », à la recherche de machcoui « écorce de bouleau » pour isoler les murs des maisons. Au gré de leurs pérégrinations, ils surprenaient parfois un coucougouèche « hibou ; grand-duc » ou un couimou « plongeon (huard) ». Mais quand ils croisaient le chemin d’une taoueille « femme amérindienne », ils préféraient souvent s’écarter, car celle-ci pouvait leur jeter un sort.

Nombre de ces emprunts à la langue des Micmacs sont en nette perte de vitalité aujourd’hui et ils n’ont pas franchi le seuil du français général. À l’exception du très apprécié poulamon , qui a même damé le pion à son concurrent québécois.

 
 
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