Un frolic, c’est le party!

© D.R.
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Dans l’Acadie traditionnelle, la solidarité n’était pas un vain mot. La communauté se retrouvait pour accomplir certaines tâches en commun (construction d’un édifice, récoltes) et, une fois la besogne terminée, partageait un repas agrémenté de chants et de danses. Cette pratique, appelée frolic , s’est perpétuée jusqu’à nos jours, en s’éloignant de sa justification initiale.

Le frolic désigne aujourd’hui une fête où la musique fait bon ménage avec la nourriture et la boisson. D’où le dérivé récent froliquer « s’amuser, faire la fête ». Les lecteurs qui ont du flair ont repéré dans ces mots l’anglais (to) frolic « se réjouir, s’amuser », emprunté initialement sous la forme frâlic, puis transcrit avec la graphie anglaise. Have a good time avec le frolic acadien !

Postscriptum 1

Les Provinces maritimes d’aujourd’hui présentent des visages bien différents selon les endroits rencontrés. Dans quelques localités qui ont volontairement préservé l’héritage acadien (Balmoral, Caraquet, Cocagne, Memramcook, Shédiac, etc.), les francophones restent majoritaires. Dans d’autres, dont les plus peuplées et les plus industrialisées, les anglophones dominent. À Moncton, qui est la ville la plus importante du Nouveau-Brunswick (140 000 habitants pour le grand Moncton), les francophones représentent un tiers de la population, soit la même proportion que dans l’ensemble de la province.

Le français de la plupart des Acadiens, en particulier dans les couches populaires et chez les jeunes, est fortement exposé à l’anglais. Cela se traduit, comme dans les autres communautés francophones minoritaires du Canada, par de nombreux emprunts, en particulier dans les communications informelles. Une fois encore, le domaine de la chanson illustre bien les interférences entre les deux langues officielles du Nouveau-Brunswick, comme en atteste cette composition de Lisa LeBlanc, Chanson d’une rouspéteuse (2012)  :

J’haïs le gouvernement, pis j’ai pas de chum

Pis les sites de rencontres, j’trouve pas ça l’fun

J’haïs les chansonniers qui font des covers de Johnny Cash.

À l’instar de bine « haricot », mot vedette de la chronique du 15 juillet dernier, certains anglicismes intégrés de longue date dans le parler des Acadiens se présentent aujourd’hui sous une graphie francisée. Le verbe fider « nourrir » ne révèle pas au premier abord son origine anglaise ( to feed ) ; pas plus que le nom bocouite « farine de sarrasin », issu de l’anglais buckwheat . Et qui reconnaît l’anglais (to) bail dans le verbe béler « vider, écoper » ou (to) bother dans le verbe bâdrer « importuner, déranger » ?

Quant à frolic , l’équivalent ethnographique des « corvées communautaires » de nos contrées, il ne peut pas renier son pedigree…

Postscriptum 2

Une autre illustration du contact entre le français et l’anglais dans les Maritimes est fournie par le chiac, un parler urbain populaire très présent dans le Sud-Est du Nouveau-Brunswick (notamment à Moncton). Sa syntaxe est française, mais son lexique comporte de nombreux emprunts à l’anglais. En témoignent des énoncés comme ceux enregistrés par Marie-Ève Perrot (Université d’Orléans) dans le cadre de sa thèse de doctorat (1995) :

Y a une nouvelle show qu’a starté […] je l’ai watché la semaine passée là / j’ai right aimé ça là / je vais back le watcher la

Non nobody se moque de moi / c’est juste i croyont que je suis right brûlé ou que je suis right stupid or something

Souvent décrié, tant par les anglophones que par les francophones, en raison de sa nature hybride, le chiac est devenu très en vue grâce à la télésérie créée en 2005 par Dano LeBlanc, avec pour personnage central Acadieman , « le First superhero acadien ». La brève biographie d’Acadieman parle d’elle-même :

Acadieman est né à tchèque part dans le sud-est du Nouveau-Brunswick. Quand il était juste un p’tit boutte ses parents l’ont laissé dans les bois par mistake (ils étaient late pour leur favorite show The Price is Right). Un guy appelé Farty l’a trouvé pis l’a élevé jusqu’à ce qu’il est devenu un teenager, là ses hormones ont kickés in pis il décide de haller pour la grande ville […]

Le chiac, qui n’est pas sans rappeler le joual des Québécois ou le marollien de Bruxelles, est considéré par certains comme une expression identitaire décomplexée, qui rompt avec l’image d’une Acadie opprimée et peu sûre d’elle-même. À sa manière, il s’inscrit dans le courant de réhabilitation de la présence acadienne dans les Maritimes, mais sans reprendre les symboles historiques traditionnels. Son opacité pour de nombreux francophones hors Nouveau-Brunswick atténue sans doute le lien historique avec la langue des émigrants français. Mais, paradoxalement, il est peut-être une étape nécessaire dans la construction d’une société francophone – et fière de l’être – dans les Maritimes.

Postscriptum 3

Le chiac est un parler mixte à bien distinguer de la variété de français en usage dans les Maritimes. Celle-ci, comme au Québec, n’est pas très éloignée du français européen dans les échanges formels. Les amérindianismes, les régionalismes de France et les anglicismes lui donnent une spécificité surtout décelable dans les interactions informelles. Au plan lexical, comme cela a déjà été mentionné, la seule différence importante entre le français québécois et le français acadien est que ce dernier se révèle assez pauvre en innovations terminologiques.

Par contre, au plan des mentalités, presque tout oppose les Québécois convaincus de leur légitimité linguistique et les Acadiens en quête de cette même légitimité. Le contexte de la Belle Province majoritairement francophone n’est pas celui des Provinces maritimes à dominante anglophone. Pourtant, l’attachement à la langue ancestrale et l’adhésion à la francophonie sont vifs chez les uns et chez les autres. Il ne fait pas de doute que le Québec joue un rôle crucial pour l’avenir du français en Amérique du Nord. Il serait bienvenu que les autres communautés francophones du Canada, marginalisées dans leur environnement propre, puissent compter davantage sur la dynamique linguistique québécoise.

 
 
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