À quand un «On n’est pas couché» 100% belge?

Le mois passé, Jérôme Colin, présentateur de l’émission radio « Entrez sans frapper », sur la Première, se laissait aller à une confidence, dans les colonnes du Soir, au sujet de l’offre culturelle à la RTBF. Pour lui, la chaîne publique aurait besoin d’une version belge d’« On n’est pas couché » (ONPC), le talk-show politico-culturel animé par Laurent Ruquier.

A Reyers, le scénario d’un ONPC belge est jugé fantaisiste et peu pertinent. Les raisons en sont multiples… « D’autant qu’on a déjà nos talk-shows, précise Bruno Deblander, porte-parole de la RTBF. “ On n’est pas des pigeons”, “La tribune”, “69 minutes sans chichis”, “Dan Gagnon show”. »

Oui, mais quid d’un grand show culturel façon ONPC, qui mélangerait divertissement et interviews, rire et érudition, gaudriole et débats de pointe ? Il a objectivement peu de chances d’atterrir un jour sur la chaîne belge de service public. Et voici pourquoi.

1 ONPC, c’est un gros budget. Bien trop lourd pour la RTBF. « En France, observe Myriam Leroy, chroniqueuse à la RTBF après être passée outre-Quiévrain par Canal +, ils ont sur ces émissions des tonnes de petites mains et de gens de l’ombre, qui préparent les interviews et font des fiches. Nous, on n’a pas ces moyens. On a à tout casser une secrétaire qui s’occupe de tout : le café, l’accueil des invités… C’est du petit artisanat. Et le présentateur est censé avoir tout lu. Sur une grosse émission française, les gens travaillent énormément. Si l’émission est à 22 heures, ils sont déjà sur le pied de guerre à 7 heures du matin. C’est une vraie ruche. »

Philippe Geluck, proche de Ruquier, dont il est aujourd’hui une des Grosses têtes, renchérit : «  “On n’est pas couché”, c’est un plateau gigantesque. Une armée d’assistants. C’est dix fois les moyens d’une émission de chez nous. »

2 ONPC, c’est une toute autre mentalité. Foncièrement française, basée sur le spectacle de personnalités people, la culture de l’affrontement direct et l’érudition de chroniqueurs hargneux. « Ce qui nous différencie profondément, entre Français et Belges, s’emballe Charline Vanhoenacker, la journaliste belge qui cartonne aujourd’hui sur France Inter aux côtés d’Alex Vizorek, c’est la langue… qui est pourtant la même. Autant en France, la culture de l’affrontement et de la polémique est ancrée dans les gènes. En politique, il faut abattre l’adversaire à coups de petites phrases. Dans les médias, on va opposer Hanouna à machin truc. C’est une culture de tranchées. Il n’y a pas de zones grises. La zone grise est considérée comme une faiblesse. La recherche de l’affrontement flirte parfois avec l’inquisition. L’année dernière, ils m’avaient approchée un peu, à ONPC et je leur avais expliqué que je ne me sentais pas l’âme d’un procureur. En Belgique, on est plus dans l’approche anglo-saxonne. Et si on devait importer cette culture de l’affrontement à la française, on forcerait notre nature. Ça me semble difficile. Ou alors il faudrait à tout prix adapter ce modèle à notre ADN. »

Alex Vizorek ne croit pas non plus à une transplantation de culture. La tradition française du chroniqueur sniper ? Très peu pour lui. « Si vous faites venir un metteur en scène qui présente une pièce aux Martyrs ou au National, et quand on sait que c’est déjà difficile de faire venir des gens dans les salles, vous n’allez pas en plus lui dire que son travail, c’est de la merde. Le Belge ne va pas super adhérer à ce genre d’émission. Vous vous voyez dire des trucs à Jean-Luc Fonck ? Il est tellement cool, Jean-Luc Fonck. Et vous voyez l’intérêt de dire à Sandra Kim qu’elle est ringarde et qu’elle a fait de la pub pour Mora ? »

Les snipers n’existent pas ? Ce n’est pas l’avis d’Olivier Monssens, qui verrait bien en Myriam Leroy une chroniqueuse de choc. « Elle, c’est une évidence. »

Zidani, humoriste, a longtemps fréquenté les plateaux télé de la bande à Ruquier-Barma, dans « On ne demande qu’à en rire ». Elle aussi se montre réservée sur une belgicisation du concept. « C’est un modèle lié à la France, et surtout à Paris, ONPC. En Belgique, on est lié à d’autres choses. Il faut arrêter de vouloir copier ce qui se fait à Paris ».

3 ONPC, c’est le show virtuose d’un présentateur star. Comme il n’en existe pas en Belgique francophone. Et Ruquier n’a pas son pareil. « Même en France, analyse Geluck, est-ce qu’il y a un autre Ruquier ? Il est très particulier. Il y a Ardisson, qui était remarquable et que Ruquier a remplacé dans ce cadre. Mais sinon… non. Pas facile à trouver, donc. »

4 ONPC, ce sont des plateaux télé reposant sur un exceptionnel vivier d’invités. Comme on n’en trouvera jamais entre Bruxelles et Liège. « En France, reprend Myriam Leroy, où le terrain de chasse est beaucoup plus vaste que chez nous, on reçoit Madonna, Michel Houellebecq et Michel Onfray dans la même émission et tout le monde trouve ça normal. En Belgique, si Popeck se rend jusqu’à nous, on est déjà content. Le casting serait du coup compliqué. »

Geluck : « Toutes les émissions de talk qu’on a essayé de faire chez nous butent sur un problème d’invités. On a un vivier qui n’est pas assez large. Derrière une vingtaine de personnalités belges, comme Amélie Nothomb, Axelle Red, Poelvoorde, Annie Cordy ou moi-même, on peinerait rapidement. Pourquoi ? Parce qu’on n’a pas cette culture que les Français et les Flamands ont d’aimer leurs vedettes. Qui plus est, à Paris, vous avez qui vous voulez pour faire votre plateau d’invités. Un invité vous saute dans les pattes, vous en appelez un autre et il est là une demi-heure plus tard. »

5 ONPC, ce sont des grands entretiens politiques. Reposant sur le charisme de véritables orateurs, qu’on aime ou qu’on déteste, mais qui ont constamment ce sens du spectacle cher aux émissions de talk-show grand public.

« En France, explique Myriam Leroy, il y a du spectacle, et du niveau sur la forme. Dominique de Villepin, Jean-Luc Mélenchon, voire Marine Le Pen, ce sont des bêtes de scènes. Chez nous, l’actualité politique sent le petit vieux. Les hommes politiques sont un peu rustres dans leur manière de s’exprimer. »

Geluck : « Nous, téléspectateurs belges, connaissons le nom des ministres français qui viennent sur le plateau d’ONPC mais on est souvent bien plus incapable de donner le nom de leurs homologues belges. »

Mission impossible ? Pas forcément, s’empresse d’ajouter le même Geluck. « Ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas tenter l’aventure. Simplement, il ne faut pas faire la même chose. Le but n’est pas de recopier. Avoir un talk-show culturel sur la RTBF serait évidemment formidable, et à tenter. »

Zidani ne dit pas autre chose : « Si c’est pour faire autre chose qu’ONPC, oui j’y crois. Et ça manque, sur nos télés belges francophones, où l’insolence et l’impertinence sont sous-représentées. »

Tout comme Jérôme Colin, Olivier Monssens aurait le profil pour présenter un talk-show culturel. On se souvient de lui à la tête d’« Al dente », qui le voyait converser avec des personnalités comme Moby, Arno, Jamel ou Jacques Attali. Plus récemment, il fut à la radio le meneur de troupe de l’émission « On n’est pas rentré » alliant humour et actu culturelle. Monssens se fait optimiste. « Est-ce qu’un talk-show de ce genre est possible en Belgique ? J’ai systématiquement entendu de la part de décideurs télé que “le public belge n’est pas prêt”. Je n’ai jamais été d’accord avec ça. Le public est évidemment prêt pour ce genre d’émissions depuis longtemps. Qui plus est, on a chez nous tous les talents, présentateur comme chroniqueurs. » Seul hic, pour Monssens : l’idée d’une réplique pure et simple d’ONPC, « qui n’aurait pas de sens. Il faut faire le pari d’un projet vraiment original. »

Tout n’est donc pas perdu. Outre Jérôme Colin, Pierre Kroll ne cache pas son enthousiasme (voir son interview). Quant à Catherine Barma, la productrice française d’« On n’est pas couché », elle verrait bien Charline Vanhoenacker à la manœuvre.

Petite précision : Barma vient de vendre le concept ONPC au Canada (démarrage à l’automne 2015). Et se dit franchement ouverte à une variation de son émission sur le mode belge.

 

Alex Vizorek

« Ne copions pas ce qui marche en France »

« Je ne suis pas convaincu. Pour diverses raisons, et pas que pour la méchanceté affichée là-bas. Souvent, quand la Belgique a voulu copier ce qui marchait en France, ça a été une cata. Voyez le “Fort Boyard” belge, la “Star Academy” belge… Faisons ce qu’on sait faire de mieux. Le coup de “Bye bye Belgium” fut, et est, demeuré génialissime.

Mais un grand show culturel, mélangeant érudition et divertissement, j’aimerais bien. Je serais client. Un show où on inviterait Luc Tuymans, Sandra Kim et puis Louis Michel, je trouverais ça pas mal.

Côté casting, on n’a pas cette tradition de chroniqueurs à la française. Il n’y a pas ce côté hargneux.

On l’aime ou on ne l’aime pas, mais quelqu’un comme Stéphane Pauwels a cette espèce de hargne à la française. C’est le type qui a une idée, bonne ou mauvaise, qui va la défendre jusqu’au bout, avec une once de mauvaise foi, et en assurant le show. » 

 

Pascal Vrebos

« Un ONPC belge ? Mais pourquoi pas ? »

« Pourquoi pas. Je pense qu’il ne faudrait pas que ça soit aussi tard qu’en France. Privilégions le prime time plutôt. Le budget ne serait évidemment pas le même : on fait tout de façon artisanale. Il faudrait que la communauté francophone suive. Au niveau des audiences, ça ne serait pas évident.

Pour le casting, il y a plein de gens capables. Je pense qu’en Belgique, les chroniqueurs devraient plus être là pour poser des questions que pour parler. Leur avis ne m’intéresse pas, c’est celui des invités que j’ai envie d’entendre.

Pour ma part, je ne m’y vois pas jouer un rôle, non. Il y a beaucoup de paillettes, de narcissisme dans l’émission française. Il faut un certain talent pour le show, ça ne me correspond pas vraiment. Il faudrait inventer quelque chose de différent, en prenant plus en compte les spécificités belges. »

 

Myriam Leroy

« Je n’y crois pas trop »

« Ce serait chouette d’avoir une émission qui mêle politique, culture, humour, mais je n’y crois pas trop. Maintenant, Jérôme Colin serait très bon là-dedans. Voire Joëlle Scoriels, qui n’a pas encore montré tout ce qu’elle avait sous la pédale. Elle est d’une très grande culture, a beaucoup d’humour, et de l’aisance avec les invités. Pour les chroniqueurs, il n’y aurait pas de sniper, chez nous. En Belgique, la causticité, le sarcasme, le côté “dîner de cons” apparaissent vite comme de la méchanceté. Par contre, nous avons de bons chroniqueurs capables de poser des questions avec des angles qui leur appartiennent. Des gens comme Sébastien Ministru.

Quant à moi ? La télé, qui est une espèce de grande opération marketing permanente, ne m’excite pas plus que ça. On y a tout le temps peur de cliver, de perdre telle ou telle catégorie d’âge. En fait, ça dépend surtout de l’équipe et du projet. »

 

Jean-Claude Defossé

« Sceptique »

« Il n’y aurait simplement pas assez de monde pour avoir des invités toutes les semaines. Il y aussi le problème de la peur des invités. Dans les années 90, quand je présentais “Les pieds dans le plat”, c’était un problème récurrent. Les gens se débinaient car ils savaient qu’ils allaient se faire chahuter. Autre problème, les Belges francophones s’expriment moins bien que les Français. Sans compter, le budget. Celui de la RTBF correspond quasiment à ce que met France 2 dans son JT.

Côté casting, il faudrait un talent cultivé, mais aussi avec un côté humain prononcé. Je ne vois pas d’équivalent belge. Pour ce qui est des chroniqueurs, on voit toujours les mêmes gens à la télévision. Il y a une cinquantaine de sbires qui tournent tout le temps.

Moi ? Il y a assez de petits jeunes qui pourraient occuper ce genre de poste. Je suis vieux, has been, je ne m’imagine pas du tout dans ce type de programme. »

 

 
 
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