Le patron du café Le Coq: «AB Inbev nous fout dehors»

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Bostanci (à droite), son associé Robert et leurs nombreux soutiens, souhaitent qu’AB Inbev change son fusil d’épaule.
Bostanci (à droite), son associé Robert et leurs nombreux soutiens, souhaitent qu’AB Inbev change son fusil d’épaule. - Pierre-Yves Thienpont.

Caressée par le feu du soleil perçant les nuages, la terrasse du café Le Coq est pleine de monde, comme à son habitude, mais derrière le zinc, Bostanci Vasken embrasse son troquet d’un regard inquiet. Sur les murs, les trombines de stars, de Brel à Al Pacino en passant par Marilyn Monroe offrent un petit côté à la fois rétro et chaleureux au décor. Mais loin des strass et des paillettes, le patron de l’enseigne trônant depuis des lustres sur la place Fernand Cocq s’est vu imposer un scénario catastrophe.

C’est que le propriétaire des lieux, le brasseur AB Inbev, a averti l’exploitant qu’il ne renouvellerait pas son bail. Une catastrophe pour celui qui tenait auparavant une petite épicerie dans le quartier avant de se lancer dans la reprise du café Le Coq avec deux associés, Léon et Robert. C’était il y a sept ans. « A la base, ce n’était pas notre domaine, la seule chose qu’on connaissait, c’est le contact avec les gens mais être poli et sourire, c’est ce qui compte le plus, pointe Bostanci Vasken. Dès qu’on a ouvert, la clientèle a suivi mais il faut dire que comme j’étais sur la place depuis dix ans, tout le monde me connaissait. »

L’affaire tourne donc plutôt bien, il suffit d’ouvrir les yeux pour s’en convaincre. « La plupart du temps, on fait le plein, les gens peuvent siroter leur verre pendant une heure, on leur fout la paix. Ici on ne dit pas “bonjour Monsieur” mais “bonjour Jacqueline, bonjour Claude” ou “ça va, Maria ?”  »

Sur les flancs du bar, une kyrielle de vieux vinyles et, relique historique, un grand coq en bois sculpté. « On diffuse du jazz la plupart du temps et les gens aiment bien alors qu’ailleurs on entend bien souvent que du boum boum. »

Mais soudain, le disque s’est rayé. « Il y a un an, comme le veut la procédure, nous avons envoyé un courrier à AB Inbev pour leur signaler que nous souhaitions renouveler le bail. Il nous a répondu qu’un quatrième renouvellement n’était pas possible. » Et la sentence tombe au premier trimestre 2017. « On nous a dit que nous devions quitter les lieux le 31 mai. »

Rendez-vous est pris avec des représentants du brasseur. « On leur a expliqué qu’on ne peut pas traiter les gens comme cela en leur disant : “votre affaire, c’est fini” et ce, du jour au lendemain. Ils nous ont expliqué que c’était la procédure et que nous devions présenter un nouveau projet, qu’il y aurait d’autres candidats mais que tout se passerait bien. Je leur ai dit que cela n’avait pas de sens puisque nous sommes déjà là et qu’on travaille bien. Par le passé, pas une seule fois nous n’avions eu la visite de quelqu’un d’Inbev pour nous dire “ceci fonctionne bien et ceci pas”, aucun conseil, jamais. »

Au début du printemps, le représentant pousse la porte du bar. Léon se souvient : « C’était un mercredi, il y avait du monde et il m’a dit qu’il fallait fixer un rendez-vous car le mois de mai approchait. Et quand je lui ai demandé ce qu’il en était de notre dossier, il a dit que tout allait très bien, qu’il ne voyait rien de négatif et que donc, ça devrait aller. Puis il a complètement disparu de la circulation et, mi-mai, nous avons reçu un recommandé pour nous dire qu’il fallait quitter les lieux endéans les deux semaines. »

Bostanci sonne alors à toutes les portes et finit par mettre la main sur un autre interlocuteur chez AB Inbev. « Je lui ai expliqué qu’on nous avait promis un nouveau bail et que finalement on nous sommait de partir, il m’a dit qu’il allait se renseigner avant de disparaître à son tour de la circulation. » Coups de fil et mails restent sans réponse. « Jusqu’à ce qu’une dame vienne nous dire de quitter les lieux, je lui ai dit que ce n’était pas possible, que nous étions d’accord pour revoir les conditions, augmenter le loyer ou changer la déco mais surtout que je souhaitais qu’on se mette autour d’une table pour discuter. Il y a des gens qui gagnent leur vie ici et on ne peut pas prendre de telles décisions depuis un bureau sans même venir parler aux personnes concernées. Si AB Inbev veut faire de ce lieu un truc trendy, OK, mais pourquoi ne pourrait-on pas faire partie du projet ? Mais non, on nous a pressés comme des citrons pendant sept ans et maintenant on doit s’en aller. »

Un argumentaire qui ne semble pas émouvoir le brasseur qui persiste et signe. « La dame m’a rappelé pour me dire que la direction maintenait sa décision. » Peu avant le 31 mai, nouvel appel. Pour fixer un rendez-vous concernant la remise des clés. « J’ai répondu que je ne les rendrais pas et qu’on ne partirait pas, qu’on ne pouvait pas nous mettre à la porte sans décision d’un juge. » Les associés reçoivent alors une citation pour comparaître en justice de paix. « Nous avons demandé au juge de pouvoir rester jusqu’au 31 décembre pour pouvoir lancer une mobilisation en notre faveur. » Et Léon d’ajouter : « D’autant que nous n’avions pas encore fini de rembourser notre crédit d’investissement. Si nous partions le 31 mai, il nous restait quatre mois à payer. »

Le juge les a entendus et la date butoir a été reportée à la fin de l’année. De quoi donc permettre à nos interlocuteurs de préparer la riposte. « Nos clients n’en reviennent pas et leurs réactions sont souvent les mêmes lorsqu’on leur explique la situation avec “oh, ce n’est pas vrai, les salauds !”  » Certains ont ainsi décidé de créer un comité de soutien. Une pétition a été lancée sur internet. « Notre café est en danger. AB Inbev refuse de renouveler le bail du Coq. Il refuse toute explication sérieuse quant aux motifs de sa décision », peut-on lire. « AB Inbev menace ainsi à court terme le gagne-pain de deux familles. Et veut nous priver d’un lieu de convivialité auquel les habitants d’Ixelles et de bien au-delà sont fort attachés. »

Près de 2.000 personnes ont déjà soutenu ce combat qui, on l’espère en tout cas du côté du Coq, ne s’apparentera pas au chant du cygne.

La pétition est en ligne sur le site change.org

AB-Inbev: «Pas de nouveau bail»

Contacté, AB Inbev maintient sa position : le patron du café Le Coq doit partir. « Le bail du gérant actuel est terminé et il quittera les lieux le 31 décembre 2017. Comme toujours, nous faisons une évaluation en fin de bail et dans ce cas-ci, il a été décidé de ne pas accorder de nouveau bail au gérant actuel », nous précise par mail le ser- vice de presse du brasseur qui ne souhaite pas apporter d’autres commentaires. « Nous préférons ne pas fournir plus d’informations relatives à ce café et son exploitation par respect pour le gérant qui est toujours actif. Nous sommes convaincus qu’un nouveau concept attrayant nous permettra d’apporter une contribution supérieure à ce quartier. L’avenir horeca de la place Fernand Cocq est assuré. »

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