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Le flexi-job pose son lot de contradictions sociales

Arrondir ses fins de mois en travaillant dans l’Horeca de manière totalement défiscalisée ? C’est ce qui est proposé aux flexi-jobers. Une mesure jeune qui connaît un certain succès, en Flandre uniquement.

Analyse - Journaliste au service Economie Temps de lecture: 8 min

J ’ai déjà un boulot à plein-temps mais je complète mes revenus depuis longtemps en travaillant un soir ou deux par semaine dans un bar. Avant je n’étais pas déclaré mais mon patron m’a proposé il y a peu un contrat. Pour avoir une couverture. Je vous arrête tout de suite : je suis déclaré trois heures. Je preste bien plus en réalité. » Pierre est l’un des 25.000 flexi-jobers en Belgique. Travailleur bruxellois (employé par un patron flamand), il est même un oiseau rare dans sa région : 95 % de ces prestataires occasionnels de l’Horeca « d’un nouveau genre » sont situés au Nord du pays. « Le flexi-job est un vrai succès. Il permet de lutter contre le travail au noir et de répondre à une demande du secteur pour plus de flexibilité. Ces 25.000 personnes sont sorties de l’ombre ! », nous assure le secrétaire d’Etat à la lutte contre la fraude sociale, Philippe de Backer (Open VLD).

En creusant un peu pourtant, le nouveau statut (lire par ailleurs) – fort décrié par les francophones (patrons y compris) et faisant d’ailleurs l’objet d’un recours auprès de la Cour constitutionnelle (formulé, uniquement, par les syndicats cette fois) – dévoilent rapidement des zones d’ombre et des défauts. La situation de Pierre en est un bon exemple.

Un péché de jeunesse ? Les flexi-jobs ont été « instaurés » au 1er janvier 2015, il est donc effectivement difficile de prendre le recul nécessaire à un vrai bilan… « Pas seulement », disent ses nombreux détracteurs : les flexi-jobs poseraient un problème d’équité entre travailleurs, un déficit à terme de financement de la sécurité sociale et ne répondraient pas, cerise sur le gâteau, aux vrais problèmes causés par la fraude sociale dans l’Horeca.

Loin de déranger les travailleurs concernés, heureux de compléter leurs revenus de manière totalement défiscalisée, c’est bien d’un point de vue idéologique que le débat se pose. D’autant qu’au 1er janvier, les flexi-jobs seront élargis d’un côté au commerce, de l’autre aux pensionnés.

Un statut de plus qui créé la confusion

Anvers – après la Côte belge qui a, bien sûr, ses particularités en matière de restauration – est la province qui utilise le plus de flexi-jobs. Dans les établissements dont nous poussons la porte en ville, les avis sont multiples. Et l’enthousiasme autour du nouveau statut finalement bien plus modéré qu’au cabinet du secrétaire d’Etat en charge. « Je ne suis pas contre. Les médias en ont beaucoup parlé mais bon il faut les trouver ! Ils travaillent déjà par définition à temps plein ailleurs, ce n’est pas si facile. Et puis on a déjà les étudiants et les « extra », au cas où », explique Norma, la patronne d’un bar aux alentours du Port. Robijn, fondateur de la franchise « de Burgerij », enseigne des Anversois branchés ricane : « J’ai des dizaines d’employés et pour l’instant seulement deux flexi-jobers ! Ce n’est pas pour rien. Le flexi-jober ne connaît rien au métier, est moins malléable et disponible qu’un travailleur ordinaire. Je ne dis pas que c’est une mauvaise idée mais c’est plutôt une idée pour la mer du Nord que pour les grandes villes. »

Si le nouveau statut présente des spécificités, il vient en effet s’ajouter à d’autres mesures pro-flexibilité déjà aménagées spécialement pour le secteur l’Horeca (rehaussement du plafond des heures supplémentaires, statut « extra »…).

A la différence de l’« extra » et de l’étudiant, le flexi-jober peut prester un nombre illimité d’heures de travail en plus de son « vrai job » qu’il exerce déjà au moins à 4/5e. Mais d’après les statistiques collectées par l’ONSS, les prestations déclarées des flexi-jobers sont, en moyenne, loin de correspondre à un « second » temps plein. C’est la réalité de Leila, liégeoise de 29 ans : « Je n’avais jamais travaillé dans un restaurant mais je vais acheter une maison et j’ai des horaires assez cool dans une mutuelle, donc je me suis dit pourquoi pas quand on m’a parlé des flexi-jobs. J’ai commencé par une vingtaine d’heures par semaine mais j’étais épuisée, depuis je travaille un peu moins, à peu près 40 heures chaque mois. »

A travail égal, salaire différent

Précisons que Leila ne sera pas payée de la même manière que les confrères qu’elle fréquente désormais deux à trois soirs par semaine. Une autre spécificité du nouveau statut, qui pose question : elle motive actuellement un recours des syndicats réunis en front commun devant la Cour constitutionnelle, dont la décision tombera dans le courant du mois de septembre. « Le flexi-job instaure une véritable discrimination entre travailleurs. Au nom de quoi ? », constate Philippe Defeyt, économiste. Dans le secteur Horeca, comme ailleurs, des conventions sectorielles fixent les salaires minimums à chaque fonction donnée. « Une grille qui permet d’éviter de payer à la tête du client. Tout simplement », précise Benjamin Moest, chargé d’études à la CSC, le syndicat chrétien. Pas de barème pourtant pour le flexi-jober : il devra au moins percevoir le salaire horaire minimum belge (et ne sera pas imposé sur cette fiche de paie supplémentaire). Mais il pourra aussi être payé plus que ses collègues « ordinaires ». Du cas par cas, en somme. « Deux travailleurs qui font le même job, côte à côte, ne sont plus rémunérés de la même manière, cela ne va pas », confirment le syndicaliste et l’économiste.

Le flexi-job a bien sûr son lot d’incitants : la mesure est financièrement intéressante tant pour le patron que pour l’employé. Les cotisations patronales sont ainsi réduites à 25 %, celles du travailleur sont nulles. « Le flexi-jober travaille déjà à 4/5e au minimum, nous considérons qu’il a contribué suffisamment au système de solidarité », justifie Philippe de Backer. Au même titre qu’un travailleur ordinaire cependant, le flexi-jober se constitue des droits sociaux : ces prestations sont prises en compte pour le calcul d’indemnités de chômage, pour la pension… « Depuis la création des flexi-jobs, l’ONSS a déjà encaissé plus ou moins 100 millions d’euros. Ajoutons que ces emplois n’existaient pas avant ! Le système est positif », poursuit le secrétaire d’Etat.

Le gouvernement n’a cependant pas modélisé les impacts à long terme d’un tel système sur les caisses de la sécurité sociale, ni décidé d’encadrer le nombre possible de flexi-jobers. « Un flexi-job n’est pas une création d’emploi, il y a une très forte confusion à ce niveau. Les personnes qui l’exercent ont déjà un job. Mais pour ce type de revenus complémentaires, il cotise moins et ne rapporte pas autant qu’un travailleur lambda. Voilà la différence », contextualise Philippe Defeyt.

L’introduction de ce nouveau statut avait également été présentée comme une manière de répondre à la lutte contre la fraude sociale. Pas uniquement à une volonté de flexibiliser le marché du travail. « Or, constate Benjamin Moest, o n règle ici, et encore il faudra examiner cela sur le terrain, la situation d’une portion marginale de travailleurs au noir qui prestaient peu d’heures au total avant d’être flexi-jobers. Ou étaient “extra”, et glissent désormais d’un statut spécifique vers un autre. Mais on ne résout en rien le vrai problème de la fraude dans l’Horeca où les employés sont généralement déclarés très peu d’heures au regard de ce qu’ils travaillent réellement . »

En Flandre mais pas ailleurs

En Wallonie et à Bruxelles, les flexi-jobers se comptent toujours sur les doigts de la main. Une sérieuse disparité qui, elle aussi, interroge. On sait que les fédérations Horeca n’ont généralement pas la langue dans leur poche, elles le confirment par la voix de Thierry Neyens, représentant des restaurateurs wallons. « C’est une mesure politique flamande appuyée par les politiques flamands. On a de manière générale beaucoup moins communiqué en Wallonie et à Bruxelles sur les flexi-jobs qu’en Flandre. Chez nous on retient surtout l’insécurité juridique avec un recours constitutionnel dont l’issue risque d’interrompre ces nouveaux contrats en cours de route. Et puis, non, nous n’étions pas demandeurs : nous avons besoin de mesures structurelles, d’une baisse des charges, pas de mesurettes. »

A la CSC, on confirme que les modèles Horeca diffèrent très fortement entre les Régions, ceci expliquant cela. « La Flandre est composée certes de petites PME mais très structurées, très fédérées, les fédérations y sont influentes. Un message passe donc plus rapidement. A Bruxelles et en Wallonie, c’est différent. D’autant que dans la capitale viennent se chevaucher une multitude d’interlocuteurs avec des propos différents, de Comeos à la fédération horeca ».

Le gouvernement estime, lui, qu’il a bien communiqué sur les flexi-jobs des deux côtés de la frontière linguistique. L’utilisation très déséquilibrée du nouveau statut dans le pays proviendrait, selon De Backer, de l’activité intensive à la Côte et d’un facteur culturel : « Ceux qui utilisent les flexi-jobs gagnent 200 euros de plus par mois ! S’il y a des gens intéressés en Wallonie par ce type de revenus supplémentaires, des gens qui veulent travailler plus, qu’ils foncent ! »

Disparité ou pas, manque de perspectives et de recul sur une mesure très jeune ou pas, les flexi-jobs seront étendus à cinq commissions paritaires dépendant du commerce au 1er janvier 2018 (la grande distribution, les boucheries, les boulangeries…). Les pensionnés pourront eux aussi commencer à profiter des avantages du travail flexible à la même date. La généralisation du système est donc bien en marche. « Nous envisageons d’introduire également les flexi-jobs à d’autres secteurs demandeurs. La mesure n’est pas une enveloppe close, au contraire.  », conclut Philippe De Backer.

Extension au commerce: «Le Setca ne laissera pas passer ça»

Pour Myriam Delmée, vice-présidente du Setca, l’élargissement des flexi-jobs au commerce aura des conséquences déplorables sur les travailleurs du secteur. Le syndicat ne laissera pas passer la mesure, prévue pour le 1er janvier, comme une lettre à la poste.

Entretien - Temps de lecture: 2 min

Les syndicats n’étaient pas favorables aux flexi-jobs dans l’Horeca. Quel est votre avis sur l’élargissement de la mesure au secteur du commerce ?

Quand le gouvernement a présenté les flexi-jobs en 2015, son argument était la lutte contre la fraude sociale, blanchir l’emploi, donner aux travailleurs Horeca de l’ombre une protection sociale. C’est faux : les flexi-jobs sont d’abord une mesure de flexibilité supplémentaire. Dans le commerce par ailleurs, la fraude sociale est limitée aux petits acteurs. Mais, comme dans l’Horeca, il s’agira de payer différemment des personnes qui font le même boulot, de mettre en concurrence des travailleurs « internes » à l’entreprise avec des travailleurs « externes ».

Les conditions salariales sont au centre de la polémique autour des flexi-jobs…

Au-delà de la problématique salariale, on parle bien également de dumping sur la flexibilité : le flexi-jober est uniquement lié à une convention cadre, à un contrat d’appel. La seule « limite » introduite pour ce statut est qu’il doit prester un 4/5e ailleurs. Or dans le commerce, la moitié des travailleurs ne prestent qu’un temps partiel, souvent inférieurs à un 4/5e. Le but de ces travailleurs est souvent d’obtenir plus d’heures dans leur contrat, de manière à pouvoir vivre dignement ! En d’autres mots, ceux qui en auraient vraiment besoin n’auront même pas accès au flexi-job…

Le flexi-job vient en quelque sorte doubler la problématique du travail étudiant ?

Oui, tout à fait. Rappelons aussi que comme l’étudiant, le flexi-jober n’a pas droit à l’ancienneté, paie peu de précompte et de cotisations ONSS, voire pas du tout. Il est tout en bas de l’échelle barémique et y restera. La mesure pénalisera aussi du travail qualifié car elle usurpe le statut d’indépendant complémentaire. Par exemple, pendant la foire des vins, le supermarché fait habituellement appel à un expert pour les dégustations… Désormais, il pourra « engager » un flexi-jober, bien moins cher. Mais je ne peux malheureusement pas aller plus loin dans la démonstration : nous n’avons reçu aucun texte. Nous ne savons rien des conditions exactes qui seront fixées par le gouvernement. Une chose est certaine : nous ne laisserons pas passer ça.

Des actions sont prévues ?

Nous allons combattre cette mesure comme plusieurs de l’accord estival du gouvernement. J’ai déjà prévenu les entreprises : « Si je vois un flexi-jober chez vous alors que vous refusez d’augmenter le nombre d’heures de vos travailleurs actuels à temps partiel, il y aura des conséquences. »

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