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Birgül Oğuz : «La Turquie que j’aime»

Birgül Oğuz admet qu’il est difficile d’aimer ce pays imparfait mais voit les petits pas effectués pour la démocratie chaque jour.

Temps de lecture: 3 min

Dans certains pays, l’État ressemble à un croque-mitaine immature, affamé, nerveux, incapable et, malgré cela, robuste. Il évite que sa présence ne soit perçue à la télévision, dans les couloirs des institutions ou dans la rue. Mais, dans les maisons, par son corps imposant, il fait des dégâts, c’est un croque-mitaine après tout. Chez nous, par exemple, il est resté couché dans le canapé du salon, sans se lever, pendant des années. Je me souviens que, lors des fraîches soirées d’été, il s’approchait de la table dressée et faisait rebondir une balle au milieu de la porcelaine fine. Puis, il se plaisait à verser de la confiture sur nos lits ou à uriner. Et pourtant, son incapacité, son incessante agressivité et sa belligérance ne nous préoccupaient pas plus que cela (il y a des choses plus intéressantes dans la vie, n’est-ce pas ?). Cependant, aujourd’hui encore, il nous importune.

« Comme un rire jaune contagieux »

Au fil du temps, les gens de Turquie se sont protégés de leur âme, de leur langue et de leur singularité. Cela pourrait être considéré comme une peur de coexister avec d’autres cultures ou comme une simple stratégie de survie. Mais là encore, même si des personnes sont assez désespérées pour s’isoler, l’isolement n’est pas humain ni même ne fait partie de la nature humaine. Or, aujourd’hui quelque chose croît dans le silence épais de l’isolement. Comme un rire jaune contagieux qui peut éclater, à chaque instant, sous la pression. Comme un accident qui cherche à se produire. D’ailleurs, c’est peut-être seulement maintenant que je peux comprendre la silencieuse vigilance qui maintient en vie l’espoir et l’inquiétude, cette vigilance qu’au fond de moi j’ai toujours ressentie et aimée. Parce que nous avons la capacité et la force d’embrasser l’instabilité et la liberté, quels que soient l’appréhension et l’espoir qui les accompagnent.

Pourtant, il est difficile d’aimer ce pays dont le tracé des frontières est si irrégulier, tendu et aléatoire. Il est difficile d’aimer un pays dont les gens, par leur silence, se rendent complices du crime. Il est difficile d’aimer un pays qui abandonne son peuple alors qu’il met sa vie en jeu pour combattre l’injustice.

Et à la fois, il est aussi difficile de ne pas aimer et comprendre des personnes qui manquent de conscience et de dignité par le simple effet d’une impuissance acquise s’intensifiant chaque jour avec l’impunité.

Quand les gens sont sur le point d’abandonner, ils ne se demandent plus ce qu’ils peuvent aimer ou pas. Ils réfléchissent à ce qui émergera lors de l’éclosion : à cette étrange puissance, à la confusion et à l’excitation, à la joie qu’apportera la confrontation avec ce qu’il y a de plus terrifiant.

À la joie qui advient quand l’homme s’ouvre aux différences d’autrui.

 

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