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Comment l’enseignement est devenu élitiste

Une carte blanche d’André Dumont. Les refontes des contenus de l’enseignement ne sont jamais évoquées dans les causes de l’inégalité croissante entre élèves.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Ces jours de rentrée scolaire, Le Soir rouvrait une fois de plus le débat sur l’élitisme de l’enseignement francophone. Une fois de plus, journalistes et experts invoquaient la multiplicité des réseaux, les carcans budgétaires, l’inadéquation de la formation des enseignants, le manque de dialogue entre parents et direction des écoles. On n’y trouvait pas un mot sur le contenu des programmes : ce sujet est tabou.

Je voudrais ici rappeler un fait incontestable qui est soigneusement et chroniquement passé sous silence : l’enseignement francophone n’est pas – par fatalité – élitiste : il y a quarante ans, il ne l‘était pas – en tout cas il l’était beaucoup moins. Quand mes enfants fréquentaient à cette époque l’école communale de Marcinelle, on trouvait en tête de classe les enfants de mineurs immigrés italiens. Ils ont gravi toute l’échelle sociale. De cette génération est sorti un Premier ministre.

Trop de réformes

Depuis cette époque, l’enseignement francophone a été rendu plus élitiste, par le fait des réformes pédagogiques qui se sont succédé. Ces réformes ont été inspirées par un constat réel : du bas en haut du cursus, les enfants de milieux culturellement élevé bénéficient d’un avantage sur leurs camarades de milieux modestes ; compenser ce retard exige de ces derniers un effort supplémentaire, pour lequel la motivation et l’attention constante de leurs parents sont cruciales.

C’est injuste, mais c’est une loi de la nature : dans tout le règne animal, les mères veillent à donner les meilleures armes à leurs rejetons ; on ne voit pas pourquoi les parents humains ne feraient pas de même. Il était logique et généreux que les concepteurs de pédagogie s’attachent à ce que l’école compense au mieux cette « hérédité ». L’expérience montre qu’ils sont arrivés à l’effet inverse.

Deux initiatives ont été particulièrement négatives :

– Persuader les parents que l’école pouvait, seule, compenser le handicap du milieu familial. Il n’y avait pas meilleur anesthésique pour désarmer les parents et les dispenser du suivi de leurs enfants. L’absence de motivation serait compensée par l’emballage ludique que les enseignants allaient donner aux matières les plus ardues.

– Retirer des programmes les éléments les plus représentatifs de la culture bourgeoise, ceux pour lesquels le contexte familial donnait évidemment un avantage maximum : l’analyse logique en langue maternelle, l’histoire, la littérature classique et l’analyse littéraire, l’édifice structuré de la mathématique.

Il n’est pas nécessaire de s’étendre sur le premier point, sinon pour signaler que le déboulé des réseaux sociaux et des jeux vidéo a achevé le désarmement des parents.

Des lacunes en chaîne

Le second point mérite une analyse plus fine. Le paradigme proposé aux enseignants a été que, faute d’inculquer ex cathedra des règles « bourgeoises », il fallait donner aux élèves des exemples desquels ils allaient d’initiative induire les règles à appliquer aux problèmes suivants. En leur donnant des textes historiques disjoints, ils allaient développer eux-mêmes une vue cohérente de l’histoire. En interrogeant Wikipedia, ils pourraient trouver sans effort la réponse à toute question de culture. Quant au calcul, il était de toute façon sous-traité aux machines, le sens des grandeurs n’était plus d’aucune utilité.

Les lacunes ainsi créées se creusent l’une l’autre : comment comprendre l’énoncé d’un problème de mathématique ou de physique, si l’on ne peut plus décortiquer les phrases françaises qu’il contient ?

Comment structurer une phrase dans une seconde langue, si l’on n’a pas appris à le faire dans sa langue maternelle ?

L’école a donc cessé de donner à tous les éléments les plus structurants, nécessaires non seulement dans les niveaux scolaires supérieurs, mais dans la vie professionnelle qui suit.

Il va de soi que les parents de niveau culturel élevé ont pris le relais et ont inculqué à leurs enfants ce que l’école renonçait à leur apprendre. Il n’y a pas à chercher plus loin les raisons du mécanisme créateur d’élitisme. On a retiré aux seuls élèves de milieu modeste les clés de leur avenir.

L’étrange exception

Il est extrêmement pénible pour des personnalités hautement qualifiées d’admettre que les initiatives qu’elles ont défendues de bonne foi ont conduit aux résultats strictement inverses de ceux qu’ils espéraient. Leurs collègues qui gèrent le budget de l’Etat ne comprennent pas mieux pourquoi le déficit continue à se creuser alors qu’ils compriment les dépenses publiques.

La clé se trouve dans le fait que toutes les sociétés humaines présentent des comportements en boucle, qui font que leurs réactions propres peuvent inverser l’effet des sollicitations qu’on leur applique. Les sociétés contemporaines sont extrêmement interconnectées, et il est donc de plus en plus difficile de modéliser leurs réactions.

Ce qui est par contre impardonnable, c’est d’occulter la liaison funeste entre l’aggravation de l’inégalité et les modifications des programmes scolaires. Dans toutes les professions, si l’on constate qu’un effet négatif est consécutif à une décision, on procède à une analyse de causalité, et on examine sans état d’âme l’opportunité d’un retour en arrière.

Ce théorème admet apparemment une exception.

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8 Commentaires

  • Posté par Guissard Jean-pierre, samedi 16 septembre 2017, 22:41

    L'égalité et l'accès à l'enseignement ont permis aux enfants des travailleurs de mieux s'intégrer dans la société actuelle. Le véritable problème se situe dans l'inégalité socio culturelle, plus spécifiquement depuis les sixties et l'omniprésence de la télévision. L'écriture comme la recherche de la documentation adéquate sont supplantées par l'audiovisuel qui associe son et image. Cette mutation recherche compréhension vers l'informatique place trop souvent l'enseignant en porte à faux par rapport à ses élèves du fait que trop souvent l'approche audiovisuelle de l'enseigné et de l'enseignant diverge.

  • Posté par Debatty Edmond, samedi 16 septembre 2017, 14:31

    trop de textes distribués par la Communauté française aux enseignants et pas toujours corrects.L'enfant n'écrit plus et se borne à remplir des trous dans ces fascicules. Quant à l'orthographe des enseignants, il vaut mieux ne pas l'aborder (surtout au niveau des instituteurs primaires). Dans la fonction publique, on doit présenter un concours ou un examen. Ce serait le premier pas pour améliorer la qualité de l'enseignement en adaptant les programmes sur les matières essentielles du primaire

  • Posté par Christian Radoux, vendredi 15 septembre 2017, 0:08

    Je voudrais conter ce que je vis, vois et entends tous les jours depuis la rentrée scolaire, depuis l'observatoire privilégié qu'est mon bus Mons-Obourg. Exemple d'aujourd'hui. Imaginez quatre places, sur deux banquettes opposées. Un énergumène d'une quinzaine d'années est vautré sur l'une d'entre elles, ses pieds crasseux sur celle d'en face, toisant l'air narquois les autres voyageurs. Arrive une complice du même âge, maquillée comme une voiture volée, avec un "piercing" (comme on dit en novlangue "branchée") à la tempe. Le dialogue s'engage par un sonore : "P'tain, fait chier le prof de français !". Je vous épargne la suite. J'imagine très bien ces personnages suivant, éblouis, un cours de latin. Et l'élève motivé que j'étais, issu d'un milieu très, très pauvre, et dont le seul espoir de promotion était évidemment l'école, raboter un bout de bois...

  • Posté par Christian Radoux, jeudi 14 septembre 2017, 4:34

    Bravo et merci pour cet ***excellent*** texte ! Mais je vais être cynique : les chants désespérés sont les chants les plus beaux, disait Musset ! Car que constatons-nous partout, y compris dans Le Soir ? Les charlatans des autoproclamées "sciences" de l'éducation ont tout verrouillé. Le "pacte" d'"excellence" (les guillemets répétés, c'est voulu) est un gloubi-boulga concocté par des lobbies, dont les professeurs et leurs associations bénévoles, compétentes et pluralistes sont exclues. Bannies !. Son tronc commun prolongé ne fera que renforcer la diabolique mécanique si bien décrite par M. Dumont. Avec, comme il le démontre également, les meilleures intentions *proclamées*. Et peut-être même sincèrement. Et quand Le Soir, la RTBF organiseront un débat, quoi de plus simple, quand on n'est spécialiste de rien, que de donner un petit coup de fil aux facultés de "psycho-pédagogie". Et coucou; revoilà les ineffables Dominique Lafontaine et Marc Romainville ! Il existe pourtant des associations de mathématiciens (la SBPM), de physiciens et chimistes (l'ABPPC ), de romanistes, de germanistes, de philologues classiques, d'historiens de géographes, etc. Elles au moins savent ce dont elles parlent. C'est bien pour cela que,pour elles, pour elles toutes, c'est la muselière, là où une "Fred" Mawet (ex-Ciré) peut divaguer à loisir. Encore une fois, bravo et merci, M. Dumont. Mais je n'ai plus d'espoir.

  • Posté par Jaspers Marie, jeudi 14 septembre 2017, 0:37

    PH.MEIRIEU mentionne aussi que l'égalitarisme est un leurre! Comment des sociologues comme B.DELVAUX, des pédagogues comme V. DUPRIEZ, D.LAFONTAINE, M.ROMAINVILLE, ne le comprennent-ils pas? C'est une évidence pour toute personne capable de réflexion et d'esprit critique!

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