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Qui sont ceux qui admiraient Hitler?

Dans sa chronique, Vincent Engel reprend certaines caractéristiques communes de ceux qui adhéraient aux principes d’Hitler et regarde si un parallèle quelconque peut être établi avec notre époque.

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 9 min

L’historien philosophe Arnaud de la Croix, qui a déjà consacré de nombreux ouvrages passionnants sur Hitler et le nazisme, publie en cette rentrée une nouvelle étude sur ces personnalités qui « admiraient Hitler » (éditions Racines). Zeev Sternhell, dans ses essais sur l’invention et la montée du fascisme, s’était déjà penché sur ces intellectuels et artistes qui, sans toujours adhérer pleinement à l’idéologie d’extrême droite, avaient contribué à construire autour d’elle une couronne de sympathie qui avait contribué à son développement.

Edouard VIII d’Angleterre, Charles Lindberg, Martin Heidegger, Léon Degrelle, Knut Ham-sun, Henry Ford… voici quelques-unes des douze personnalités qu’Arnaud de la Croix a choisies, parmi une liste qui aurait pu être plus longue encore de ces figures, souvent mondialement renommées et qui, dans les années sombres, ont éprouvé une fascination pour le Führer nazi. Certains, comme H.P. Lovecraft, finiront par ouvrir les yeux et regretter cet attachement ; d’autres en porteront toute leur vie une étonnante nostalgie, y compris lorsque la défaite allemande révélera au monde entier les abominations de ce régime et son incapacité foncière à tenir les promesses « socialistes » faites à son peuple.

Arnaud de la Croix épingle les motivations qui peuvent expliquer ces errements : « Pour les uns, la lutte contre le communisme athée, le dégoût du parlementarisme, l’attachement viscéral à l’Allemagne, pour d’autres la rancœur envers l’impérialisme britannique, ou encore le refus du modernisme destructeur, la répulsion envers l’américanisation du monde, pour d’autres l’amour de la “race nordique” et la hantise de voir la civilisation occidentale disparaître au sein d’un melting-pot généralisé ; la préservation de l’ordre ancien ou, au contraire, l’aspiration à un ordre nouveau ; l’alliance contre des ennemis communs, l’opportunisme, voire l’arrivisme… » Mais l’historien pointe un élément commun, partagé par tous ces thuriféraires de l’ignoble : leur antisémitisme. Avant de revenir sur cette conclusion, j’aimerais m’attarder sur les constats précédents et voir si un parallèle quelconque peut être établi avec notre époque.

La guerre des civilisations

À mes yeux, tous ceux qui ont soutenu le fascisme et le nazisme, au sein de l’élite intellectuelle et artistique, partageaient cette vision : la civilisation occidentale (aryenne), de loin la plus évoluée de l’humanité, serait menacée par les « métèques » et le métissage autant que par les progrès de l’humanisme lequel, à travers la médecine, l’hygiène et les soi-disant « droits de l’homme », contribue à la dégénérescence de la race et à son affaiblissement. Même si Hitler, qui cultivera toujours l’amitié du grand Mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini (un des douze « apôtres » choisis par de la Croix), regrettait la victoire de Charles Martel à Poitiers qui avait privé l’Europe d’une islamisation, laquelle correspondait si bien à l’esprit germain : « l’islam […] enseigne que l’héroïsme est récompensé », selon les propos d’Hitler rapportés par Arnaud de la Croix ; « Avec cela les Germains auraient conquis le monde, nous n’en avons été empêchés que par le christianisme ».

Il y a ici une articulation de deux éléments qui se retrouvent, sous des formes différentes, dans notre époque : d’une part, la survalorisation d’un monde, d’une civilisation supposément menacée par la modernité et/ou le métissage ; d’autre part, l’aspiration à un esprit de conquête, d’héroïsme, de force et de domination. Le premier est largement partagé par tous ceux qui, aujourd’hui, sonnent le tocsin quand des populations menacées par la guerre dans leur pays viennent chercher refuge chez nous, en conformité avec les traités internationaux que nous avons pourtant promulgués et signés autant qu’avec les valeurs que nous prétendons défendre. Aujourd’hui, ces réfugiés fuient la guerre ; demain, ils fuiront les catastrophes causées par le réchauffement climatique ; dans tous les cas, nous aurons été à la source de leurs malheurs, tout en refusant d’assumer nos responsabilités. Mais évidemment, ceux qui s’opposent à ces réfugiés comme à ce supposé risque de métissage refusent farouchement de reconnaître la moindre responsabilité de l’Occident dans ces désastres humanitaires ; ce refus participe encore et toujours d’une certitude absurde, celle de la supériorité de l’Occident et de la race blanche, qui devrait nous épargner tout remords et toute prise en charge.

Un autre rejet contemporain pourrait se retrouver chez les adeptes d’Hitler, mais avec d’importantes réserves : celui de la modernité, qui prend aujourd’hui les traits de la mondialisation ou d’une déshumanisation à travers l’intelligence artificielle et la robotisation. L’attitude face à la modernité est toujours ambiguë et difficile à décrypter. Le fascisme et le nazisme sont amoureux des progrès techniques mais rejettent les progrès des idées et des valeurs humanistes (la lecture du Manifeste du Futurisme est très éclairante de ce point de vue). C’est que la modernité sous toutes ses formes n’est ni un bien ni un mal en soi ; on ne peut la juger que sur ses conséquences sur l’humanité. Et ici, tout dépend évidemment des valeurs que l’on défend ; les arguments antimondialisation de l’extrême droite contemporaine ne sont pas exactement les mêmes que ceux avancés par des mouvements de gauche ou d’extrême gauche, voire du centre.

L’aspiration à l’ordre et à la force est liée à un rejet de la démocratie dont ces adversaires dénoncent les faiblesses, les défaites, les lacunes. Édouard VIII comme Léopold III (qu’Arnaud de la Croix évoque aussi) rêvent d’un régime monarchique puissant qui pourrait remplacer ce parlementarisme « pourri ». Aujourd’hui, ce même parlementarisme est à nouveau la cible de toutes les critiques et de toutes les attaques. Aujourd’hui comme à l’époque, il est en grande partie responsable de ces critiques, lesquelles sont largement fondées. Mais l’erreur du raisonnement réside dans l’adéquation établie entre le parlementarisme et la démocratie ; le premier est un outil au service de la seconde, non l’inverse. Si l’outil est endommagé, il faut le remplacer, sans renoncer à la finalité qu’il sert.

Mais les adeptes de l’Ordre Nouveau avaient compris une caractéristique de la nature humaine : son goût pour la soumission et la déresponsabilisation. Avec l’aide d’un système éducatif toujours en déclin (ou sous le contrôle de la propagande dans les régimes totalitaires), on arrive facilement à répandre l’idée dans la population qu’un régime autoritaire et non démocratique lui garantira la sécurité et une forme d’égalité (le nazisme, rappelons-le, est un socialisme à usage strictement nationaliste), solution qui peut paraître satisfaisante à ceux qui renoncent au fardeau de la liberté.

Les bons pasteurs

De tout temps, les élites au pouvoir (pouvoirs religieux, économique et politique) ont partagé cette idée que la « masse », le « troupeau » devait être guidé. Les êtres qui le composent ne sont pas capables de se prendre en main, ils ont besoin d’un guide, d’un duce, d’un führer, d’un pasteur. L’instruction est une menace, qui vient donner des idées à des gens qui ne sont pas capables de les supporter : c’était la querelle des Mauvais Maîtres, au début du siècle précédent, c’est la clé éternelle de toutes les dictatures politiques et religieuses. Et l’instruction pour toutes et tous est la clé, le fondement et la colonne vertébrale de toute démocratie.

Sans elle, rien de plus simple que de propager les préjugés, le « prêt-à-penser » dont raffolent les différentes formes de populisme contemporain, toutes ces soi-disant solutions simples à des problèmes complexes. L’antisémitisme est sans doute le préjugé le plus profondément enraciné dans notre culture, et il reste vivace même dans des pays où il n’y a plus de Juifs (peut-on ici rappeler qu’Edouard VIII regrettait que les Allemands n’aient pas réussi à les exterminer tous ? Six millions, c’était un peu court à ses yeux… quel dommage d’échouer si près du but).

Si Arnaud de la Croix a raison de pointer que cet antisémitisme est le véritable point commun entre les douze figures qu’il a choisies (mais sous des formes et à des degrés différents), s’il est juste aussi de dire que ce fléau connaît aujourd’hui un regain impressionnant et inquiétant, il convient cependant, dans la mesure où l’on souhaiterait tirer de cette analyse des leçons pour les temps présents, d’aller plus loin dans ce que l’antisémitisme peut révéler fantasmatiquement.

L’antisémitisme reproche beaucoup de choses au Juif. D’abord, il est l’étranger archétypal, celui qui ne s’assimile pas et qui maintient ses traditions et sa culture quelles que soient les traditions et la culture en vigueur dans son lieu d’implantation. Tous les étrangers sont suspects de ce « crime », mais c’est oublier plusieurs points : d’abord, on peut préserver son identité sans contester ou transgresser les règles du pays d’accueil ; ensuite, l’antisémitisme (qui n’est pas l’antijudaïsme millénaire) s’est justement développé dans des pays où les Juifs étaient en voie d’assimilation. C’est aussi quand on ne reconnaît plus l’étranger qu’il devient inquiétant pour ceux qui cultivent le fantasme d’une « pureté » et d’une prédominance de leur race ou de leur civilisation. Le Juif est aussi (du moins jusqu’à la création de l’État d’Israël) l’antinationaliste absolu. Son identité se fonde dans la Bible, pas dans une terre. Enfin, idée véhiculée par des faux et des pamphlets criminels, le Juif serait l’incarnation de cette finance occulte qui tend à dominer le monde.

Cette finance dominante existe bel et bien, nous en devinons et dénonçons tous les jours la force grandissante ; mais elle n’a aucune autre religion que l’argent et le pouvoir, des idoles combattues et dénoncées par la religion juive depuis toujours – ce qui ne veut pas dire que des Juifs, comme des Chrétiens et d’autres, n’y succombent pas.

Aujourd’hui ?

L’avènement et le triomphe du nazisme ont été responsables de la pire des catastrophes causées par des humains à l’humanité. S’il existe une civilisation occidentale, ce sont ses défenseurs extrémistes qui l’ont assassinée – tout comme les islamistes radicaux menacent aujourd’hui la culture et la civilisation de l’Islam.

Risque-t-on aujourd’hui de voir s’installer un nouveau régime semblable à celui du Troisième Reich, soutenu par quelques figures particulièrement médiatiques ? Sans doute pas sous la forme qu’on a connue dans les années trente. Aucune figure politique en Europe, même parmi les plus extrémistes (Orban, Le Pen et consorts), n’a le dixième du charisme d’un Hitler ou d’un Mussolini. Bien sûr, des dictateurs ou candidats dictateurs existent, parfois à nos frontières, et l’administration Trump est on ne peut plus inquiétante. La finance domine de plus en plus le monde ; hier comme aujourd’hui, les gouvernements ont besoin d’elle pour se maintenir (Hitler, qui la dénonçait, en acceptait l’argent, indispensable pour arriver au pouvoir et pour le conserver). Mais le plus inquiétant – et ce qui nous rattache profondément à cette période noire –, c’est le recul orchestré de l’instruction, le regain du nationalisme nourri par l’illusion des supériorités et des « exceptions » culturelles, le mépris et le rejet de l’autre, l’abandon des valeurs universelles.

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6 Commentaires

  • Posté par Denis - Busiau Arthur, dimanche 17 septembre 2017, 12:12

    Cette analyse, très pertinente, confirme mes idées par rapport à l’importance de l’instruction dans nos sociétés démocratiques. Question : Pourquoi le PS et plus particulièrement Mr Di Rupo et Mme Onkelink, Ministres de l’Enseignement à la Communauté française dans les années 1990 ont supprimé 3000 emplois d’enseignant ?

  • Posté par Arnould Philippe, dimanche 17 septembre 2017, 11:59

    Bien que l'électeur d'un Orban, Trump ou Le Pen aurait probablement voté Hitler ou admiré (du moins jusqu'à la fin des années 30. Lorsqu'on a pris conscience de la réalité de sa politique, beaucoup de gens qui l'admiraient ont changé de point de vue) cependant, dire que ces personnes sont des Hitler est en soi idiot. Hitler était un cas particulier, a instauré une politique que ne pronent pas les autres. Assimiler patriotisme, anticommunisme ou nationalisme à hitlérisme est aussi tendancieux que de lui assimiler le socialisme, l'anticapitalisme, les politiques de grands travaux et les autoroutes…

  • Posté par Serge Vandeput, dimanche 17 septembre 2017, 11:43

    L'enseignement en Belgique fr a été affaibli expressément par la gauche, et les fr continuent à voter de plus en plus à gauche. Et l'enseignement de la Flandre est parmi les meilleurs et pourtant les Flamands sont principalement de droite. Cet article comporte un tas d'erreurs et de mensonges voulues ou par ignorance, autant mettre un tampon PS sur tout se baratin.

  • Posté par Bricourt Noela, dimanche 17 septembre 2017, 9:07

    En outre, l'instruction permet d'être mieux rémunéré, d'être moins exclu, moins stigmatisé. D'être moins dépendant. En un mot d'être moins vulnérable. Le racisme vient de la frustration. De là à chercher le bouc émissaire, il n'y a qu'un pas. Un petit exemple révélateur: certains n'hésitent pas à parle de citoyens "lambda" et par opposition "d'élites". En clair, les inférieurs et les supérieurs. C'est aussi cela qui fait le lit du racisme.

  • Posté par Browet Christian, dimanche 17 septembre 2017, 13:43

    Noëla, je pense que votre exemple est hors-sujet. Il est difficile de contester que l'Aristocratie a existé de tout temps et continue aujourd'hui, le pouvoir de l'argent ayant remplacé le pouvoir des titres de noblesse. Au contraire, nous, les citoyens "lambda", ou les "99%" quel que soit la dénomination, sommes tous égaux devant ce fait, sans distinction d'origine ou de conviction et n'est donc pas, à mon avis, un élément susceptible d'encourager les racisme.

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