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Mexico, 19 septembre: Séisme, solidarité et démocratie

Une carte blanche de Geoffrey Pleyers, professeur de sociologie à l’UCL, spécialiste du Mexique.

Temps de lecture: 7 min

Le 19 septembre 1985, un tremblement de terre faisait plus de 10.000 victimes dans la ville de Mexico, marquant profondément tous ceux qui l’ont vécu et au-delà un pays tout entier, à la fois par le traumatisme de l’événement et par la prise de conscience de la solidarité et de la force des Mexicains qui se sont organisés pour secourir ceux qui étaient pris dans les décombres.

A Mexico, le 19 septembre 2017 a commencé comme chaque année par une commémoration de ce tremblement de terre de 1985, avant qu’une opération de simulation géante des secours après un tremblement de terre ne soit organisée dans toute la capitale. A 13h40, il ne s’agissait plus d’une simulation. 32 ans plus tard, jour pour jour, un nouveau tremblement de terre de 7,2 sur l’échelle de Richter semait une nouvelle fois la terreur dans le centre du pays et dans la capitale, mégalopole de 21 millions d’habitants. Une semaine à peine après le tremblement de terre le plus puissant qui a secoué le pays depuis un siècle et qui a surtout touché l’état de Oaxaca, et où sont encore la plupart des brigades secouristes spécialisées. Une usine textile s’est effondrée sur une centaine de travailleuses. Une quarantaine d’immeubles effondrés dans la ville de Mexico, des dizaines d’autres avec un risque sérieux d’effondrement et bien d’autres dans les Etats voisins. A l’heure où j’écris, on compte 217 morts, essentiellement dans la capitale et dans les Etats voisins de Puebla et Morelos. Un chiffre qui devrait grimper lorsque le jour reviendra sur la capitale mexicaine, où les secours s’activent toute la nuit à la recherche de rescapés dans les immeubles effondrés.

Depuis le séisme 1985, les normes de construction ont manifestement été bien mieux respectées qu’avant 1985, puisque les dégâts sont cette fois bien plus limités dans la ville de Mexico. Le crédit est à mettre au gouvernement de la ville de Mexico qui est parvenu à imposer une gouvernance bien plus efficace et moins corrompue que dans les états mexicains voisins.

Solidarité

Au-delà de la résonnance du traumatisme de 1985, ce qui frappe, c’est le retour du même esprit de solidarité et d’engagement des habitants de la capitale, qui se sont immédiatement et massivement mobilisés pour rechercher des survivants. Les chaines humaines se sont immédiatement mises en place pour déblayer les gravats, des habitants apportent de l’eau, du café, des couvertures, du matériel. Comme en 1985, les étudiants s’organisent en « brigades » qui se répartissent dans les lieux où les secours sont moins nombreux.

C’est cet esprit de solidarité, d’organisation autonome et de mobilisation citoyenne qui est de retour dans la capitale autour des décombres du tremblement de terre du 19 septembre. Une différence majeure est que les citoyens mexicains disposent cette fois d’un outil majeur pour s’organiser et se coordonner : les réseaux sociaux, dont le Mexique est l’un des pays les plus friands. Le 19 septembre à 17h (minuit à Paris), quatre des cinq principales tendances mondiales de Twitter concernaient le séisme au Mexique. Par ses migrants comme par la globalisation des médias et la massification du tourisme et des échanges, le Mexique est plus global. Sur place, c’est par des « textos » que les élèves signalent leur présence dans l’école primaire effondrée dans la ville de Mexico. De nombreuses applications voient le jour pour signaler que tout va bien ou pour organiser les secours. Les réseaux sociaux servent surtout à organiser des flux de solidarité anonyme.

« On a besoin d’eau, de gants et de bâtons à tel endroit », « Si vous êtes dans les zones affectées, ouvrez vos réseaux WiFi pour que des personnes dans les décombres ou les secouristes puissent les utiliser », « La nuit tombe et nous avons encore besoin de mais pour différents immeubles effondrés. Nous avons besoin de lampes, de matériel comme des marteaux, des sceaux. Merci de diffuser le message. Nous travaillerons toute la nuit pour sauver le maximum de personnes des décombres #Terremoto #19DeSeptiembre #CDMX ». « Ne venez plus nous aider autour de cette école. Il y a trop de monde maintenant ». « Seuls les motos et les vélos peuvent encore accéder à l’hôpital de Polanco, qui est débordé ». « Rejoignez-nous à la Brigade Féministe qui remplacera demain matin les compagnes à 10h devant l’usine textile où une centaine de travailleuses sont sous les décombres ».

Sur certains sites affectés, des journalistes montrent le travail de la police et des militaires, mais derrière la célébration de la solidarité citoyenne, beaucoup de message pointent le manque de réactivité et de présence de l’Etat. « Je rentre du quartier de Portales y Valle. Le nombre de personnes de la société civile mobilisées est impressionnant. Une mise en œuvre massive de la solidarité et de l’empathie. Des familles et de jeunes distribuent des vivres. Les policiers et les militaires ne sont actifs qu’à la marge, presque absents » [Ulises Torres Sanchez,]

Etat défaillant

En 1985, l’organisation citoyenne contrastait avec l’incapacité du régime semi-autoritaire du parti-Etat à gérer la catastrophe. A l’époque, cela avait créé un espace et une énergie d’où sont sorties des centaines d’associations citoyennes et à partir de là un processus de démocratisation face au régime autoritaire du parti-état autoritaire qui a gouverné le pays entre 1929 et 2000 et qui est de retour au pouvoir depuis 2012. Le PRI y avait perdu toute légitimité et les citoyens étaient devenus conscients de leur capacité à s’auto-organiser. Des centaines d’associations civiques avaient émergé de cet élan et les sociologues et historiens y voient le début d’une longue phase de démocratisation qui a d’abord touché la capitale, gouvernée par la gauche depuis 1997, puis a mis fin à 71 années de pouvoir du PRI en 2000. Le prêtre engagé Alejandro Solalinde, l’une des principales figures de la résistance face à la violence, tweetait « Comme en 1985, la solidarité citoyenne et ne rien attendre de l’Etat ».

L’élan citoyen dont font preuve les Mexicains aujourd’hui se convertira-t-il en un nouvel élan démocratique, capable de transformer en profondeur la société et de venir à bout d’un système politique gangréné par la corruption, comme ce fut le cas en 1985 ? Les défis auxquels fait face le Mexique de 2017 sont nombreux. Les fraudes lors de plusieurs élections montrent que la démocratie institutionnelle est loin d’être achevée et une série de scandales ont révélé que les montants des détournements de fonds publics par des gouverneurs de différents Etats dépassent l’entendement. L’action, l’organisation citoyenne et la solidarité pour venir en aide à leurs compatriotes sauront-elles impulser un nouvel élan capable de dépasser le sentiment d’impuissance et de résignation des Mexicains face à la multiplication des scandales et à l’impunité dont jouissent ceux qui dirigent le pays ? La journaliste engagée Carmen Aristegui veut y croire « Ce tremblement de terre nous a secoué, pas seulement physiquement mais aussi mentalement et quelque chose est en train d’en sortir » commentait-elle dans l’après-midi du 19 septembre. Mais reconstruire la confiance est un défi colossal en 2017. « SVP ne donnons qu’à ceux en qui nous avons confiance. Rappelez-vous les vols avant les élections. » avertissait le Père Solalinde quelques heures après le séisme.

En 1985, la cible de l’élan citoyen était bien plus claire : le régime autoritaire et corrompu qu’incarnait le parti au pouvoir depuis 1929. Les racines du problème sont bien plus diffuses aujourd’hui. La corruption d’une partie importante de la classe politique reste un problème majeur. Mais la vague de violence sans précédent et l’impunité pour les assassins des journalistes, militants et citoyens donne l’image d’une situation qui échappe à tout contrôle. Depuis fin 2006, l’armée a été déployée dans le pays pour venir à bout de cette violence mais elle en est souvent devenue un acteur, à travers de nombreuses exécutions extrajudiciaires ou des collusions attestées de régiments avec différents cartels. La disparition des 43 étudiants de l’école normale rurale dont on commémorera le 26 septembre le troisième anniversaire* reste officiellement inexpliquée, mais c’est dans un camp militaire que les ONG internationales la situent. Le Mexique connait depuis le début de l’année 2017 une recrudescence de la violence et une vague de féminicide sans précédent, qui mobilise la société civile bien plus que l’Etat. Les narcotrafiquants contrôlent des pans entiers de l’économie de certains états mexicains. Le défi est de taille et quel que soit le vainqueur des élections présidentielles de 2018, il (ou elle ?) ne pourra en venir à bout à partir du seul gouvernement fédéral. La mobilisation et la prise de conscience de la capacité d’action des Mexicains face à ce tremblement de terre se transformeront-elles en forces de démocratisation qui redonneront une capacité à la société mexicaine de se transformer ?

Sur les réseaux sociaux, on veut y croire : « Le Mexique est de retour » ; « Aujourd’hui, comme il y a 32 ans, le peuple du Mexique s’est uni au-delà de toutes les couleurs politiques pour mettre en action la solidarité » « Après les ténèbres, la lumière… et de la tragédie est ressorti le Mexique que nous sommes aussi : le Mexique de la solidarité et de la compassion. »

*Le Père Solalinde donnera une conférence exceptionnelle à l’Université Catholique de Louvain (Agora 01) ce 21 septembre à 18h. Inscription : grial[at]uclouvain.be

 

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