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Carte blanche: quel enseignement de la langue française en primaire?

Une réflexion en profondeur sur l’enseignement de la grammaire et du vocabulaire français doit être menée, condition sine qua non d’une amélioration de la capacité des élèves à lire et à écrire. Une carte blanche de Philippe Vancomelbeke.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Lu il y a quelques jours : « Le problème, ce n’est pas le pacte d’excellence mais ce qui ne s’y trouve pas ». Lu le 13/09 la Carte blanche d’André Dumont sur les « contenus de l’enseignement »… Je vais tenter pour ma part de montrer qu’une des faiblesses du pacte d’excellence, c’est en effet de ne pas s’attarder sur les contenus à enseigner. Et j’observerai le cours de français à l’école primaire.

La définition des socles de compétences, en 1999, a modifié fondamentalement le cours de français, depuis lors orienté vers quatre compétences de base dont le savoir-lire et le savoir-écrire, et non plus vers la maîtrise de la langue (grammaire, vocabulaire…). La langue n’est plus considérée en elle-même et pour elle-même mais comme un ensemble d’outils au service des compétences de base. Cette révolution est dans son principe une excellente chose car du sens est donné aux apprentissages et l’objectif n’est plus de former des grammairiens mais des citoyens. Un problème fondamental se pose cependant, immédiatement : dans cette perspective, quelle place laisser à l’enseignement de la grammaire et du vocabulaire ? Comment articuler les compétences de base et les outils ? Quels savoirs linguistiques sélectionner ? Les programmes et les épreuves de CEB ne permettent pas d’avoir une réponse claire à ces questions et des enseignants sont désarçonnés. Certains optent pour une approche minimaliste, réductrice des outils ; d’autres par contre continuent à leur accorder beaucoup de temps. On peut en tout cas ressentir chez un certain nombre d’enseignants de l’insécurité. Il est dès lors urgent de clarifier l’articulation entre les compétences discursives et les savoirs linguistiques.

Consolider la base

Comment ? D’abord en définissant les contenus linguistiques à enseigner. En se posant donc la question de savoir lesquels sont utiles, vu l’objectif assigné. En osant dès lors sélectionner dans la matière grammaticale celle qui va vraiment aider les élèves. Est-il par exemple nécessaire d’enseigner la différence entre le complément indirect du verbe et le complément circonstanciel ? Non. Faut-il savoir conjuguer le passé antérieur à l’école primaire ? Non. Est-il nécessaire d’apprendre toutes les irrégularités de construction du pluriel ou du féminin ? Non. Mieux vaut travailler sur les régularités d’abord, et sur les irrégularités lorsqu’elles présentent un degré de fréquence élevé. Aller à l’essentiel en y consacrant le temps nécessaire, cerner la matière utile, ça devrait suffire pour rencontrer les compétences orthographiques demandées en fin de 6e, parmi lesquelles : 90 % de formes correctes dans ses propres productions.

Soigner la progression

Il faut ensuite mieux déterminer la progression des apprentissages. En la matière, qu’attend-on des élèves à la fin du primaire ? Quelles connaissances linguistiques estime-t-on nécessaires avant qu’ils n’entrent en secondaire ? L’articulation primaire-secondaire devrait être clarifiée afin que les instituteurs du cycle 4 (5e et 6e primaire) ne se sentent pas en position de faiblesse par rapport à leurs collègues du secondaire. Le pacte d’excellence ouvrira-t-il des portes à ce niveau ? Facilitera-t-il les rencontres entre inspecteurs et chargés de mission des deux niveaux, trop rares à ma connaissance ? A voir. Le problème de la progression des contenus se pose aussi d’une année à l’autre en primaire. Certains sujets de leçon, telle l’étude des homophones grammaticaux, sont récurrents d’année en année sans que ne se profile nécessairement un degré de complexité croissant.

Peaufiner l’entraînement

Une réflexion doit aussi être menée à propos des méthodologies employées. Souvent, on oppose une approche fondée sur la réflexion et la découverte des contenus à une approche fondée sur la multiplication des exercices (drill). Cette opposition n’a pas de sens. D’une part, amener les élèves à s’approprier leur langue nécessite du questionnement et de la réflexion, suppose que l’on manipule cette langue, que l’élève en découvre les ressorts. D’autre part, certaines matières bien ciblées, telles les principales règles d’accord, demandent des exercices d’entraînement, d’automatisation. Par ailleurs, à côté de ces deux démarches complémentaires, viennent s’en ajouter d’autres, telles le recours au jeu (jouer avec les ambiguïtés par exemple) ou la prise de conscience par l’élève du fait que la langue qu’il travaille à l’école est sa propre langue : en cas de déconnexion, il n’y a pas de transfert des savoirs linguistiques vers les activités de lecture et d’écriture.

D’autres aspects de l’enseignement de la langue française comme outil au service des quatre compétences de base mériteraient que l’on clarifie la situation. Par exemple se pose la question du code de terminologie de 1986. Est-il encore adapté ? La grammaire d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier ! Est-il respecté dans les manuels scolaires ? Constitue-t-il une aide pour les enseignants ? Peu probable.

Il est impérieux, croyons-nous, qu’à côté du pacte d’excellence, une réflexion en profondeur sur l’enseignement de la langue française soit menée, condition sine qua non d’une amélioration de la capacité des élèves à lire et à écrire.

*Philippe Vancomelbeke est l’auteur de Enseigner le vocabulaire (éd. Nathan, 2004) et coauteur de L’Odyssée du français (éd. Van In, 2009-2011)

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21 Commentaires

  • Posté par Eric Lavenne, lundi 2 octobre 2017, 8:18

    Cette carte "blanche" s'avère fort sombre.

  • Posté par Remi Baeyens, dimanche 24 septembre 2017, 18:03

    Apprendre d'autres langues est important. J'ai dit à mon fils et petits enfants que plus nous connaissons de langues plus on est riche, c'est s'ouvrir au monde et aux différences culturelles. Je me souviens de mon prof. d'anglais qui disait: vous pouvez parler de n'importe quel sujet à la seule condition que ce soit en anglais. Ce n'était pas le cours 'my tailor is rich'. La connaissance du néerlandais est fondamental pour un belge qui veut travailler dans notre pays et d'autre part permet d'aborder les langues germaniques. Nos compatriotes flamands sont beaucoup plus ouverts, ce n'est pas pour rien certains francophones envoient leurs enfants étudier en Flandre. Qui veut la scission du pays ? Ce sont ceux qui méprisent et ignorent la culture de nos compatriotes.

  • Posté par Vandendorpe Agnes, dimanche 24 septembre 2017, 13:43

    "Est-il par exemple nécessaire d’enseigner la différence entre le complément indirect du verbe et le complément circonstanciel ? Non. ". Je ne vous rejoins absolument pas. D'une part, je trouve important de pouvoir comprendre que le "y" dans "je vais à l'école / j'y vais" est un complément circonstanciel/de phrase bien qu'il réponde à la question "à qui/à quoi" typique pour trouver le CDI (ex : "j'y pense"). D'autre part, et de façon moins anecdotique, vu que l'apprentissage d'autres langues est un élément fondamental de la vie professionnelle voire privée, il me semble nécessaire de le préparer en mettant au clair les bases de la grammaire dès le début, anticipant les questions qui pourraient survenir lors de l'étude de langues telles que l'allemand (un CDV n'est pas décliné comme un CDI) pour ne donner qu'un exemple. Je me souviens d'un professeur de langues étrangères en secondaire supérieur qui a dû commencer par expliquer la différence entre pronom et déterminant article... Ce n'est pas son rôle !

  • Posté par Jaspers Marie, samedi 23 septembre 2017, 2:06

    SUITE 15....ne sont pas entraîner à assimiler beaucoup de mots "nouveaux".Ainsi, la méconnaissance du français alliée à la non étude des matières à tous les niveaux de l'enseignement, a des conséquences dramatiques.Il est très préoccupant que la pacte ne parle nulle part à la remise en question de l'étude du français dans le primaire!

  • Posté par Jaspers Marie, mercredi 27 septembre 2017, 21:46

    J'ai peut-être fait plusieurs fautes d'orthographe dans ces nombreux commentaires mais c'est ce qui arrive quand on a beaucoup à taper : il m'est difficile de garder longtemps les yeux rivés à la fois sur le clavier et sur l'écran! En manuscrit, je ne fais que très rarement une faute d'orthographe!

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