Grez-Doiceau. Ann-Laure Furnelle: «Je nettoie les stigmates de quarante ans d’urbanisation en Brabant wallon»

Devant les batteries repêchées dans la Dyle, Ann-Laure Furnelle pense aux conséquences sur notre environnement. © J.-P. D.V.
Devant les batteries repêchées dans la Dyle, Ann-Laure Furnelle pense aux conséquences sur notre environnement. © J.-P. D.V. - J.-P. D.V.

Des vélos, des pneus, des bouteilles, un ventilateur, un tourne-disque, des vêtements… Le quai des Trompettes, le long de la Dyle, à Wavre, était ce mardi le théâtre d’une exposition d’un genre particulier puisqu’on pouvait y admirer le fruit de trois jours de travail d’Ann-Laure Furnelle, occupée avec quelques bénévoles à nettoyer la rivière. Entretien avec cette Grézienne de 45 ans, surnommée « la fée des rivières », qui vient de créer l’ASBL « Aer Aqua Terra ».

Qu’est-ce qui vous choque le plus dans cette pêche ?

Les témoignages des riverains qui viennent me dire que, tous les soirs, ils entendent des “plouf” dans la Dyle. Les gens considèrent encore nos cours d’eau comme des poubelles. Allez, regardez ceci, ce sont des batteries. Celle-ci est complètement éventrée. Vous imaginez l’acide sulfurique qui s’écoule dans l’eau. C’est sympa, non ? Et là, en tas, toutes ces lingettes humides soi-disant biodégradables. Quand comprendra-t-on que la nature ne pourra jamais les digérer ? Ce qui est fabriqué de manière biodégradable par l’Homme ne pourra être détruit de manière biodégradable que par l’Homme.

La qualité de l’eau n’est-elle pas meilleure qu’avant ?

La qualité de l’eau certainement. On voit même revenir quelques poissons, mais le lit de nos rivières, c’est une catastrophe. Je nettoie les stigmates de quarante ans d’urbanisation en Brabant wallon. Et ce n’est pas beau à voir tout ce que l’on trouve…

Même dans les villages ?

Surtout dans les villages ! Les fonds de jardins, ce sont de vraies favelas. On y trouve tous ces bidons usagés et vieux objets que l’on n’ose pas jeter car on va forcément s’en servir un jour, sauf qu’on ne s’en sert jamais, et qui tombent dans l’eau à la moindre crue, emportés avec les tontes des jardins.

Avec comme conséquence ?

Que tout est pollué et pour des années. Tout ce que l’on fait a une conséquence sur la qualité de notre environnement. Je pense par exemple à l’interdiction de fumer dans les lieux publics. C’est sans doute bon pour l’air des gens, mais pour les rivières, c’est une horreur totale. Tous les mégots jetés au sol s’y retrouvent. Et un seul mégot pollue 500 litres d’eau. Essayez dans une bouteille et regardez le résultat. Quand est-ce que l’État va réagir pour changer la donne ?

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de faire ce travail ?

Il y a cinq ans, j’ai découvert un reportage sur Arte concernant la malédiction du plastique. Plus question de manger du poisson ou des moules après cela. Je préfère encore fumer ! Mais plutôt que de pester sur l’intellectualisation croissante de la notion d’environnement, j’ai préféré agir. J’ai commencé dans l’IJse, un affluent de la Dyle, à Huldeberg. J’habitais par là à l’époque, mais les rivières n’ont pas de frontières.

Et pourquoi n’avez-vous jamais arrêté ?

Certains pensent que je suis folle, que j’ai un comportement obsessionnel. Mais quand après une journée de nettoyage, je regarde le sable et les petits cailloux rouler dans les reflets de la lumière… Que vous dire ?

«Il suffit de regarder le résultat»

Par Jean-Philippe de Vogelaere

Ann-Laure Furnelle vient de se voir attribuer une « Orchidée » de la Province du Brabant wallon. Lors de la cérémonie, le député provincial Marc Bastin a parlé d’elle en la qualifiant « d’extraterrestre avec deux pieds sur terre. Tout le monde s’étonne de son dévouement alors qu’il serait normal que chacun d’entre nous puisse ramasser un déchet qui n’est pas le sien. Pour le reste, il n’y a pas grand-chose à ajouter. Il suffit de regarder le résultat de son travail. »

Pour se trouver un emploi et sortir « de l’enfer du chômage, avec tous les contrôles que j’ai dû subir et les sanctions pécuniaires car j’avais osé faire du bénévolat plutôt que d’envoyer des CV, j’ai décidé de créer une ASBL, nous explique la Grézienne. J’invite les sociétés, les associations, les communes…, à m’employer pour nettoyer des cours d’eau, des bretelles d’autoroute, des abords de parcs à conteneurs, des dépôts clandestins, les bords de champs cultivés… »

Pour lancer l’ASBL Aer Aqua Terra (voir le compte Facebook), Ann-Laure Furnelle a reçu un petit subside de la Région wallonne. La Province du Brabant wallon a embrayé via le Contrat de rivière Dyle-Gette, avec un subside de 17.400 euros.

Depuis le début de l’année, elle a, avec son équipe et parfois l’aide de son compagnon, sans oublier celles des communes, Ann-Laure Furnelle a déjà traité 4.870 mètres répartis sur seize cours d’eau. Elle en a retiré 305 sacs de 60 l de déchets divers, 12.000 cannettes, 35 pneus, 3.120 bouteilles, une tonne de plastiques souples, 80 piles, quatre batteries ou encore 569 kg de métaux divers.

Pour Isabelle Delgoffe, attachée de projet au Contrat de rivière, « en extrapolant son travail sur les 1.000 km du bassin, il lui faudrait encore 93 ans, cinq jours par semaine, pour finir le travail… »

Poursuivez votre lecture sur ce(s) sujet(s) :Sociétés d'entretien|Rivières|Urbanisme|province du Brabant wallon
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