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Ce racisme ordinaire qui sommeille en nous

La crise de la migration a fait ressurgir ce « Pivert », du nom du héros de Rabbi Jacob, qui sommeillait en nous. La chronique de Béatrice Delvaux parue dans « De Standaard ».

Chronique - Editorialiste en chef Temps de lecture: 5 min

C’est une scène culte du cinéma français des années 70. On y voit Louis de Funès dans le rôle d’un certain Pivert, riche industriel qui doit marier sa fille. Il est en route vers la cérémonie et discute avec son chauffeur, Salomon, dans la voiture. Il s’étonne de ces noirs qu’il vient de croiser sur la route et qui ont d’aussi belles voitures, sous-entendu que lui.

Mais il se réjouit à cette occasion que son futur gendre soit « bien blanc ». Et Pivert/de Funès a soudain cette phrase formidable pour décrire les qualités de ce beau fils : « Il est riche comme moi, et catholique comme tout le monde  ». Comme tout le monde ? Ah non, car son chauffeur lui révèle soudain qu’il est juif. Ce qui donne cette autre tirade d’anthologie : « Salomon, comment, mais vous êtes juif ? Juif, Juif ? » Oui, juif, juif. Comme son oncle, le rabbin. « Il est juif aussi ?  » Oui, juif aussi…

A chaque fois, on éclate de rire. Parce que De Funès est d’une drôlerie sans nom, mais surtout parce que son cynisme assumé, son étonnement viscéral et quasi physique frappent juste pour décrire ce « paradigme » d’occidental blanc assumé sur grand écran, alors qu’il fait normalement partie des « non dit » et qui en dit long sur ce racisme ordinaire qui teinte nos éducations et accompagne notre quotidien. L’autre, juif, musulman, noir : quand donc le rencontrait-on ? Où ? Et pour quelle durée ? Que savons-nous de cette vie qui l’a mené souvent hors de son pays d’origine ? Et que connaissons-nous de ce qu’il vit chez nous ? Peu de choses.

Le rejet de ce qui n’est pas nous

Racisme ? Le mot est lancé. Trop fort ? Comment qualifier alors cette difficulté d’admettre la différence, ce sentiment de rejet de ce qui n’est pas nous, ce désir de le tenir à distance mais surtout au départ, de le stigmatiser parce que, différent. Et, au fond, pourquoi les noirs n’auraient-ils pas de grandes et belles voitures, blanches à l’occasion – le réalisateur de « Rabbi Jacob » aime forcer le trait ?

Nous sommes 50 ans plus tard et la crise de la migration a fait ressurgir le Pivert qui sommeillait en nous. Avec ce phénomène qu’on appelle désormais « la libération de la parole ». L’afflux de migrants, les images de ces gens fuyant on ne savait trop quoi et marchant sur les routes d’Europe, s’entassant aux frontières, ou dans des parcs au milieu de nos villes ont généré l’idée du « trop ». Et voilà ces soirées chez des amis où l’on aborde le sujet « immigrés ». Des amis d’amis sont là, énoncent leurs arguments qui mélangent les migrants, jeunes d’origine étrangère, la poussée de l’islamisme, ces quartiers où il y a trop de musulmans  : « on a trop longtemps été laxistes », « ils ne veulent pas s’adapter », « il faut serrer la vis ».

On vous regarde avec commisération, vous le « politiquement correct » parce que vous défendez Merkel et son Wir Schaffen Das, parce que vous évoquez les conventions existantes, Genève etc., parce que vous citez des chiffres en baisse désormais, que vous expliquez qu’on aura besoin de main d’œuvre  ; vous rappelez que si nous étions en guerre, nous ferions comme Ali, ce Soudanais de 28 ans, qui après avoir vu son bétail volé, ses récoltes et ses villages brûlés, des oncles et des cousins tués, se décide de partir avec son cousin, traverse le Darfour à pied avec des dattes et des haricots, est emprisonnés en Libye, croit mourir sur ce bateau surchargé en Méditerranée, traverse les montages vers la France pour arriver au Parc Maximilien à Bruxelles, pour être hébergé finalement dans une famille belge.

On s’en fiche d’Ali ? Vous sentez bien que son histoire passe mal, le repas se termine mal, vous avez hésité à vous lever et à partir, surtout lorsque, sur le ton de la plaisanterie : « Ah c’était plus facile quand on les brûlait ». La parole est libérée non ?

Aujourd’hui, nombre de ceux qui travaillent notamment dans les ONG vous le disent : ils sont dans le dilemme. Travaillant à l’accueil des réfugiés, à la défense des droits des migrants, ils savent que leur parole et leur action a beaucoup plus du mal à passer, qu’elle nourrit l’extrêmisme, le vote rejet, ou ce racisme ordinaire qui trouve soudain des raisons objectives d’être nourri par la peur d’être envahis, alors qu’on se sent soi même fragilisé dans son statut, ou son identité.

La Merkel du Wir Shaffen Das, accusée aujourd’hui d’être la mère de l’extrémisme, par excès de valeurs ? C’est avec ce « bilan » désormais que ceux qui luttent pour le respect des droits de l’homme et contre la libération de la parole, vont devoir vivre. Depuis dimanche, leur travail est un peu plus difficile, mais il est plus que jamais nécessaire. Car on ne peut pas plus aujourd’hui, dire et faire n’importe quoi, sous prétexte de gestion rationnelle et de performance électorale.

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7 Commentaires

  • Posté par Serge Vandeput, jeudi 28 septembre 2017, 11:32

    De tout les temps les Belges fr et nl ont accueilli des étrangers chez eux, italiens, espagnols, portugais, grecques, juigs etc... Beaucoup de Belges n'auraient pas des problèmes avec les musulmans s'ils n'étaient pas si nombreux chez nous. Mais vouloir faire vivre 90% de la population avec 10% de gens qui ont une idéologie, une culture, une religion si différente de la notre est insensée et est une preuve d'un manque de vision total. Et dans nos villes ces proportions sont plutôt 50/50. Et si en plus cette population produit des jeunes qui haïssent notre civilisation a tel point que de vouloir nous assassiner, il y a quand même des raisons pour qu'une grande partie de la population Belge se pose des questions? Ce n'est pas pour cela que nous sommes des racistes, tels que veulent faire croire nos bobos gauchos.

  • Posté par Scharff Philippe, jeudi 28 septembre 2017, 10:19

    les bonnes consciences quand tous se moquent de leurs congénères "qui ne sont que " roux, gros, moches... et qui tant qu'à faire se portent mieux quand ils sont loin.

  • Posté par Lempereur Gael, jeudi 28 septembre 2017, 9:42

    Lorsqu'un ministre fédéral envoie des e-mails à des personnes d'origine étrangère en leur demandant de rentrer chez elles et que le gouvernement vante l'excellent travail de ce ministre, cela contribue à la banalisation du racisme!

  • Posté par van Binsbergen-Kinif Nathalie, mercredi 27 septembre 2017, 21:23

    A la rédaction: Corriger orthographe de Lybie --> Libye svp

  • Posté par Hensmans Philippe, mercredi 27 septembre 2017, 21:15

    Fort juste. Merci.

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