Accueil Opinions Chroniques

Francken et l’uniforme nazi: qui caricature qui?

La chronique de Vincent Engel.

Chroniqueur Temps de lecture: 7 min

Tout le monde semble s’émouvoir excessivement de la caricature faite par les Jeunes Ecolo du ministre Francken en uniforme allemand. Même ceux qui pourraient partager ce point de vue se sentent obligés de prendre des distances avec le propos et de regretter un rapprochement outrancier et de mauvais goût. L’inénarrable Modrikamen, qui porte jour après jour l’uniforme de la bêtise politique, s’est quant à lui porté à la rescousse du pauvre Theo et s’est permis un autre photomontage, censé être la réponse du berger à la bergère, où on voit Zakia Khattabi, coprésidente d’Ecolo, en femme tondue à la Libération. Sous prétexte, peut-être, de ne pas accorder de crédit à cette pantalonnade, personne, ou presque ne s’en est indigné…

Le Parti soi-disant Populaire de Modrikamen porte la charge plus loin encore pour défendre l’indéfendable Francken : Ecolo serait un parti antisémite (il aurait organisé une manifestation pro-palestinienne au cours de laquelle on a entendu crier « Mort aux Juifs ») et serait responsable de la libération d’Oussama Attar, le cerveau des attentats de Bruxelles et Paris. Ces accusations font partie des fake news qui circulent allègrement sur la toile ; pour ce qui concerne la manifestation, il s’agissait d’une réaction à la suite d’exactions terribles commises par l’armée israélienne en Palestine, menée par un front large qui rassemblait entre autres le PS, Ecolo et de nombreuses associations, dont l’UPJB (Union des Progressistes Juifs de Belgique). Une dizaine de personnes a effectivement surgi avec des banderoles et des slogans inacceptables ; les autres manifestants ne l’ont pas accepté et ont réussi à les faire taire.

Pour ce qui est de la libération d’Oussama Attar, les accusations du pépé sont proprement scandaleuses et fausses. Rappelons les faits : Oussama Attar était un ressortissant belge emprisonné en Irak et purgeant une peine de réclusion à vie (commuée à 10 ans) pour avoir franchi la frontière Syrie-Irak clandestinement. Son état de santé s’étant gravement détérioré, une campagne a effectivement été mise en place en Belgique, avec le soutien d’Amnesty International, non pas pour demander sa libération mais seulement l’application des législations internationales et l’accès à des soins. C’est ensuite Didier Reynders qui a obtenu sa libération… Mais il serait tout aussi absurde de reprocher au Ministre des Affaires étrangères d’avoir obtenu cette libération, car ce n’est celle-ci qui a fait d’Attar un dangereux terroriste (sans parler du fait que, de toute manière, il aurait été libéré en 2014) ; ce serait plutôt les conditions effroyables d’emprisonnement, dont Obama reconnaissait, en parlant de Guantanamo, qu’elles fabriquaient des terroristes plutôt que de lutter contre eux.

Quant à l’assimilation de Zakia Khattabi à une « tondue » de la Libération, elle est ignoble et ne peut même pas prétendre être un parallèle pertinent avec celle qui a visé Theo Francken. Les femmes tondues à la Libération étaient accusées d’avoir couché avec l’ennemi ; la caricature du PP est sexiste, raciste et minable, ramenant la coprésidente d’Ecolo à l’image la plus dégradante de la femme, sans aucune dimension politique, ne pensant qu’à sa sexualité incontrôlable. Je n’ai pas besoin de dévider le fil des stéréotypes les plus répugnants que cette comparaison autorise dans le chef de ceux qui s’en réjouissent.

L’uniforme supposé de Theo Francken

Ce qui nous ramène à la caricature des Jeunes Ecolo… Elle est nourrie par des faits indiscutables : pour ce qui concerne Theo Francken, la fréquentation d’anciens nazis, la défense de thèses et de positions pour le moins très à droite, voire d’extrême droite, des déclarations inacceptables, des mesures à l’encontre des réfugiés contraires au principe de dignité ; pour ce qui concerne la situation de ces réfugiés, le parallèle avec les années 30 n’est pas aussi excessif que ne voudraient le faire croire ceux qui défendent le secrétaire d’État et brandissent le fameux « point Godwin ».

Le professeur Yves Moreau, de la KU Leuven, m’a fait parvenir, à la suite de la chronique de la semaine dernière consacrée à la belle action menée par Lorent Wanson pour soutenir les réfugiés de la Gare du Nord, des documents officiels qui font froid dans le dos. Il s’agit d’une discussion à la Chambre belge, le 22 novembre 1938, à la suite d’une interpellation par Isabelle Blume concernant l’accueil des enfants juifs allemands. On est douze jours après la Nuit de Cristal. La députée socialiste, qui se bat depuis longtemps avec son mari contre la montée des fascismes, dresse un tableau juste et terrible de la situation des Juifs en Allemagne. Le Ministre de la Justice, Joseph Pholien, lui répond : « La délégation belge a relevé les grandes difficultés résultant pour la Belgique du fait que, dans les derniers mois écoulés, de nombreux israélites de nationalité allemande, venant de l’Allemagne, sont entrés, pour la plupart illégalement, dans le royaume. La situation économique et sociale du pays ne permet pas d’envisager un accroissement du nombre élevé des israélites déjà établis sur le territoire. Le gouvernement du Roi attache du prix à ce qu’il soit mis fin à l’afflux irrégulier en Belgique des immigrants israélites du Reich. La délégation allemande déclare à ce sujet que le gouvernement allemand est disposé, de son côté, à coopérer aux mesures propres à écarter ces difficultés. »

On y retrouve tous les arguments avancés aujourd’hui : la peur du fameux « appel d’air », la stricte application du droit, sans oublier la collaboration avec le gouvernement du pays d’origine de ces réfugiés, dont on vient d’entendre la liste des exactions monstrueuses qu’il commet à l’encontre des Juifs et d’expliquer le risque de mort encouru par ces réfugiés s’ils devaient être renvoyés dans leur pays. Pholien, qui n’est pas un fasciste mais un catholique (il sera même un résistant pendant la guerre), ne maintient pas moins une position pour le moins minimaliste dans cette crise : « Si j’ai limité le nombre à deux cent cinquante enfants [israélites], c’est pour les raisons que j’ai exposées à la tribune : ces enfants doivent être accueillis, hébergés, chauffés, nourris. Si nous assumons ou si des familles assument la charge de les accueillir, ces familles ou nous-mêmes, nous avons l’obligation d’assurer leur subsistance. Nous ne sommes pas actuellement outillés, et les œuvres non plus, pour recevoir sans méthode et sans ordre un nombre illimité d’enfants. J’ai donc décidé, et je crois avoir été sage en agissant ainsi, de limiter à deux cent cinquante le chiffre du premier contingent. Si l’expérience donne des résultats satisfaisants, je ne verrai aucun inconvénient à augmenter le nombre des enfants qui pourront être accueillis. »

Faux arguments

Francken n’a certainement pas la stature de Pholien, et même ce dernier, porteur de valeurs humanistes autrement plus fortes que celles de la N-VA, n’a pas pris la mesure du défi qui se posait à lui et au pays. La Belgique et l’ensemble des pays démocratiques, dans les années 30, auraient pu sauver les Juifs de la menace nazie, en faisant preuve de courage et de dignité ; au lieu de quoi, de compromissions en accommodements, ils ont laissé Hitler acquérir toujours plus de pouvoir et d’assurance.

Hier comme aujourd’hui, ce sont notre tolérance face aux pires dictateurs, notre responsabilité dans les situations de guerre épouvantables que fuient les réfugiés et qui nourrissent le terrorisme international, notre impuissance à mettre en œuvre les mesures requises par cette situation (et qui ne sont pas seulement le renforcement de la sécurité dans nos pays, avec le recul des libertés qui l’accompagne) qui sont responsables de la situation indigne dans laquelle se trouvent ces réfugiés. Ceux, si peu nombreux, qui ont réussi à arriver chez nous ; ceux, en un nombre que nous pouvons accueillir en Europe si tous les pays assument leurs responsabilités, qui attendent aux frontières. Au lieu de quoi, hier comme aujourd’hui, nos « responsables » politiques brandissent les faux arguments de l’appel d’air, du manque de ressources, de la « stricte application des lois » pour justifier l’injustifiable et le non-respect des lois internationales sur l’accueil des réfugiés. Hier comme aujourd’hui, ils collaborent avec des gouvernements dictatoriaux pour traquer ceux qui cherchent simplement à sauver leur vie.

Alors, franchement, je pense que la caricature des Jeunes Ecolo ne manque pas d’à-propos.

Habitat

 

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

  • Posté par Lacroix André, mardi 3 octobre 2017, 10:45

    Excellente chronique. Mais il ne faudrait pas oublier le mentor de Francken, à savoir Bart De Wever qui, malgré son compagnonnage avec l'extrême-droite, a réussi à se donner une image de démocrate acceptable. Outre les photos où l’on peut voir côte à côte Le Pen et De Wever, on sait que ce dernier était présent à l’enterrement de Karel Dillen, figure emblématique de l’extrême droite flamande et auteur de la traduction en néerlandais de premier livre négationniste. Bart De Wever a aussi fréquenté le Centre de Documentation Joris Van Severen (du nom de l’ancien chef du Verdinaso, le premier parti nazi flamand). En 2007, c'est encore Bart De Wever qui s’est permis de critiquer Patrick Janssens, le Bourgmestre socialiste d’Anvers, qui avait présenté ses excuses pour l’implication de l’administration communale dans la déportation des juifs durant la Seconde Guerre Mondiale.

  • Posté par Monsieur Alain, dimanche 1 octobre 2017, 17:39

    Chronique d'un romantisme sympathique qui invente une uchronie qui sert le discours du jour sur la méchante droite et la gentille gauche à propos du défi migratoire auquel l'Europe est confrontée. On s'endort ...

  • Posté par Ouwerx Christiane, dimanche 1 octobre 2017, 10:58

    Merci, Monsieur Engel, de remettre les choses en perspective et d'oser appeler un chat un chat, ce que la majorité fédérale n'ose pas faire avec un de ses ministres qui, régulièrement, ne se revêt un habit décent qu'après des premiers propos toujours excessifs et complaisamment audibles pour la droite de la droite mais soit-disant mal interprétés par le reste de la société... Mais qu'attendre notamment du MR qui est désireux à tout prix de rester dans cette majorité et accepte sous trop sourciller le comportement plus qu'ambigu du partenaire NVA ...

  • Posté par Lucas Danièle, dimanche 1 octobre 2017, 12:46

    Et n'ai-je pas lu récemment que le CDH se propose maintenant de pactiser aussi avec la NVA?... Lutgen, qui disait avant 'Résiste et Mord'... serait-il maintenant devenu un toutou à son Bartje?

  • Posté par Bricourt Noela, dimanche 1 octobre 2017, 8:07

    Ah, j'ai oublié de dire que la caricature est une part de liberté d'expression et que si c'était en France Charlie hebdo et le canard enchaîné n'auraient pas manqué de s'exprimer. Et depuis longtemps! En démocratie, la caricature existe. Elle doit continuer de vivre.

Plus de commentaires
Sur le même sujet

Aussi en Chroniques

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une