Régionalisme et nationalisme: même défaite?

Régionalisme et nationalisme: même défaite?
EPA.

La situation en Catalogne s’envenime, c’est le moins qu’on puisse dire. Certains se consoleront en faisant valoir que dans d’autres régions du monde, elle aurait immanquablement dégénéré en guerre civile et occasionné des dizaines, voire des centaines de morts. Elle n’en est pas moins révélatrice de l’état de notre démocratie et de l’Europe, pour le pire et, peut-être, pour le meilleur…

Puigdemont et Rajoy seraient bien inspirés de (re)lire les « Réflexions sur la violence » de Georges Sorel, cet anarcho-syndicaliste de la fin du dix-neuvième qui a proposé une approche de cette manifestation quotidienne particulièrement pertinente et toujours d’actualité (on trouvera une version électronique du texte ici).

Pour Sorel, il existe une distinction fondamentale à établir entre la force et la violence. La force est exercée par le pouvoir en place pour maintenir l’ordre et préserver la position dominante de ceux qui dirigent la société. La violence, par contre, est la réponse du prolétariat (la réflexion de Sorel se situe dans le contexte de la révolution marxiste) à cette force : « Tantôt on emploie les termes force et violence en parlant des actes de l’autorité, tantôt en parlant des actes de révolte. Il est clair que les deux cas donnent lieu à des conséquences fort différentes. Je suis d’avis qu’il y aurait grand avantage à adopter une terminologie qui ne donnerait lieu à aucune ambiguïté et qu’il faudrait réserver le terme violence pour la deuxième acception ; nous dirions que la force a pour objet d’imposer l’organisation d’un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne, tandis que la violence tend à la destruction de cet ordre. La bourgeoisie a employé la force depuis le début des temps modernes, tandis que le prolétariat réagit maintenant contre elle et contre l’État par la violence. » Il est important de préciser également que, pour Sorel, cette violence n’est pas voulue par le prolétariat et qu’elle est sans haine ni désir de vengeance ; elle n’est que le résultat d’une « violence » première, la force exercée par le pouvoir.

Action et réaction

Je n’ai eu qu’un seul bon professeur de physique, durant le trimestre que j’ai passé à l’Athénée de Namur. Cet homme passionné expliquait tous les principes théoriques par des expériences. Un jour, il s’est assis sur une petite planche montée sur roulettes, une bonbonne d’air comprimé entre les jambes. Il a appuyé sur la gâchette, de l’air est sorti et il a avancé. « Voilà une illustration du principe universel d’action-réaction », a-t-il conclu, avant de nous expliquer comment l’action de l’air propulsé provoquait une réaction de l’air en place. Pareil pour quand on marche, quand on s’assied sur une chaise, quand on pousse sur une porte… Il aurait pu poursuivre : « Et quand on fait la révolution ». En 1789, il n’était pas prévu que la révolution mènerait au régicide et à la république : le Tiers État voulait une monarchie constitutionnelle et une juste représentation politique, conforme au rôle économique qu’il jouait alors. Mais on ne fait pas la révolution tout seul. On ne fait rien tout seul, d’ailleurs ; même dans la solitude, le principe d’action-réaction régit notre vie. Louis XVI ne va pas jouer le jeu, il va mentir, tricher ; il est au final le principal artisan de sa perte.

La crise catalane n’échappe pas à cette règle. Comme le rappelle fort à propos Cristal Huerdo Moreno dans son article « Catalogne : d’un référendum l’autre », paru dans la Revue Nouvelle, les actions et réactions de Rajoy sont la raison première de la crispation actuelle ; en 2006, Rajoy appelait à un référendum national pour s’opposer au projet d’Estatut pour la Catalogne, qui, au terme de longues discussions entre la région et l’État, offrait à la première une autonomie conséquente, qui rencontrait largement les aspirations des Catalans. La demande de référendum ayant été rejetée, Rajoy a saisi le Tribunal Constitutionnel. « Quatre années s’écoulèrent sans qu’aucune protestation ne soit soulevée, qu’aucune nouvelle exigence ne soit introduite par les Catalans. Le nouvel Estatut aurait très certainement contenté les demandes des indépendantistes pendant les quinze à vingt-cinq prochaines années. Or, le 28 juin 2006, le Tribunal constitutionnel prononça l’arrêt sur le recours du PP. Le Tribunal, instance hautement politisée et conservatrice, annula les éléments les plus symboliques de l’Estatut le concept de nation utilisé dans le préambule, la « préférence » pour la langue catalane, l’autonomie du pouvoir judiciaire et les avancées en termes d’autonomie fiscale. Le Tribunal constitutionnel martelait dans son arrêt « l’indissoluble unité de l’État ». »

De son côté, Puigdemont n’est pas le chevalier blanc sans tort ni reproche ; l’article de la Revue Nouvelle pointe très objectivement les manipulations assez grossières de ce dernier et rappelle que la radicalisation du projet d’indépendance lui a surtout servi de dérivatif pour détourner l’attention des problèmes économiques et sociaux qu’il ne parvenait pas à gérer.

Ce qui apparaît, c’est que tant le gouvernement de Madrid que celui de Barcelone se comportent de manière inappropriée et sont coincés, l’un et l’autre, dans un engrenage d’action-réaction qui a, depuis longtemps, perdu toute rationalité. Le processus est logique mais pas rationnel, comme cela arrive souvent lorsqu’on se laisse entraîner. La fierté, l’honneur ont remplacé le bon sens ; c’est ainsi que se créent les guerres et les catastrophes. « Plutôt perdre la vie que la face ! »  ; c’est désespérant de constater que l’humanité, sur de telles imbécillités, n’a pas progressé d’un iota depuis la préhistoire.

Nationalisme et régionalisme, même combat ?

J’ai à de nombreuses reprises exprimé mon rejet de tout nationalisme. C’est à mes yeux la pire maladie dont a souffert et souffre à nouveau l’Europe en particulier et le monde en général. Rien de bon ne peut sortir d’une vision qui prétend faire de tout étranger un ennemi potentiel – comme le disait Gary, « le patriotisme, c’est l’amour des siens ; le nationalisme, c’est la haine des autres. » Mais faudrait-il accorder au régionalisme un accueil plus positif, sous prétexte de romantisme et de folklore ?

Il est vrai que les États sont en crise, et ils le sont plus encore dans le contexte de la construction de l’Europe, dont le fonctionnement est entravé quotidiennement par l’aberration du Conseil, où siègent des chefs d’État élus au niveau national pour défendre avant tout de prétendus intérêts nationaux. Une économie supranationale contrôle les nations et tente de mettre la main sur l’Europe ; la démocratie ne fonctionne plus correctement, sauf peut-être à l’échelon local, au plus près des citoyens. C’est à ce niveau qu’elle peut se réinventer, avant de remonter vers les échelons supérieurs.

Le régionalisme pourrait être une étape intermédiaire dynamique et positive, dans ce processus de reconstruction démocratique. À la fois proches des gens et de leurs spécificités, mais aussi inscrites dans des dynamismes d’échanges culturels, sociaux et économiques réels – dans des bassins de vie qui correspondent rarement aux frontières des nations –, les régions peuvent redessiner la carte de l’Europe et rendre à celle-ci la vigueur et la justesse qui lui font aujourd’hui cruellement défaut. L’Europe des régions pourrait remplacer celle, moribonde, des nations.

Encore faudrait-il s’assurer, avant d’applaudir bruyamment à tout projet séparatiste, des intentions profondes d’une telle démarche. S’il s’agit de fuir la solidarité et de se replier sur ses richesses – ce qui est certainement le cas pour les projets indépendantistes en Flandre ou dans le nord de l’Italie –, ce régionalisme n’est qu’un nationalisme, tout aussi dangereux et nauséabond. Si, par contre, on peut articuler cette solidarité sur d’autres bases, plus efficaces et plus justes, alors ce processus pourrait être encouragé.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, il faut trouver le courage d’interrompre le principe d’action-réaction qui ne peut déboucher sur rien de bon pour personne. En Catalogne, on tente d’étouffer les voix nombreuses de ceux qui ne partagent pas le radicalisme du gouvernement catalan ; de nombreux intellectuels tentent de faire entendre leur opposition au processus en cours (voir par exemple ici). L’Europe devrait ici jouer un rôle de premier rang, avant même de voir si elle pourra jouer la carte des régions pour se renforcer.

 
 
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