Piétonnier bruxellois: «On n’est pas sur les Ramblas!»

© Sylvain Piraux
© Sylvain Piraux -

Il fait 20 degrés. Assez pour profiter pleinement du charme du centre de Bruxelles. Un délice pour les nombreux touristes et Bruxellois. Dans les petites rues qui entourent la Grand-Place, les terrasses sont bien remplies. Au pied de la Bourse, on casse la croûte, assis sur les marches, lunettes de soleil sur le nez. En face des mangeurs, un ballet incessant de voitures. Mais plus pour longtemps car le 29 juin prochain, plus aucun véhicule ne pourra circuler sur le boulevard. Pour le moment, les passants empruntent les trottoirs avant d’avoir la liberté de piétiner sur l’entièreté de la chaussée.

En remontant le boulevard Anspach, direction la place Fontainas, Driess Kaski est au comptoir de la librairie Brüsel. Une mine d’or pour les amateurs de bandes dessinées. Il confie « qu’avec le piétonnier, il va falloir qu’on change notre fusil d’épaule, on va devoir s’adapter ». Mais les autorités devraient aussi modifier l’offre de commerces pour les Bruxellois. « Si on veut créer un espace de vie pour les Bruxellois, il faut adapter les commerces à leurs demandes. Une pharmacie ? Une boulangerie ? Une boucherie ? Vous ne trouverez rien de tout cela. Par contre les night shops et les durüms, il y en a pas mal par ici ! » ajoute-t-il, avec un léger sourire irrité en coin.

Non loin de là, de l’autre côté du boulevard, un disquaire. Portes grandes ouvertes, on entend au loin un bon vieux morceau de rock. Dans les rayons gorgés de dizaines de CD et vinyles, le vendeur est globalement d’accord avec l’idée de créer des zones piétonnes en ville. « Mais il ne fallait pas supprimer cet axe central, le boulevard Anspach. On n’est pas sur les Ramblas à Barcelone. Ici, le piétonnier il va faire 25 mètres de large. Mais le problème, c’est qu’en hiver, vous aurez trois pelés et quatre tondus au milieu du boulevard ».

Autre aspect préoccupant pour les commerçants, la sécurité. « L’avantage avec le boulevard c’est que vous avez des voitures et des bagnoles de flic, jour et nuit. Si vous faites un piétonnier ici, vous aurez plus de casse la nuit. Après 21 heures, vous ne vous baladerez pas seul. Donc il faut aussi favoriser l’horeca pour avoir de la vie après 19 heures quand les commerces ferment ».

Quelques enjambées plus loin, le « Suisse », l’institution bruxelloise du sandwich. Installée sur le boulevard depuis 1919, la sandwicherie a su conserver les vestiges des générations antérieures, ce qui fait le charme et l’authenticité du lieu. Le futur piétonnier ? « Ah bon ! Moi je ne suis pas au courant ! », reconnaît un des employés.

Entre enchantement et interrogations, le projet urbain ravit et inquiète les commerçants. Une métamorphose du quartier qui divise… à deux semaines de son inauguration.

Piétonnier accueilli « avec un peu de fatalité »

Dans quelques jours, le piétonnier sera accessible. Les touristes et les Bruxellois en seront peut-être ravis mais les commerçants, eux, sont plus réticents, comme André Tart, disquaire sur le boulevard Anspach. « On accueille ce piétonnier avec un peu de fatalité. On n’a pas eu beaucoup le choix. Le projet a été réalisé dans la précipitation avec un nouveau maïeur pas très proche des Bruxellois, pas assez à l’écoute, sans concertation, etc. On a été consulté mais mis devant le fait accompli. »

L’installation de la zone piétonne, qui devrait durer deux ans, ne rassure pas non plus. « Ce qui nous fait le plus peur, c’est la période d’aménagements et les travaux. Je connais des quartiers où les travaux devaient durer 4 mois mais ils ont duré 14 mois. A l’avenir, une fois la zone aménagée, j’ai peur pour l’accès aux commerces, le point le plus important du piétonnier. Certes, dans certaines villes cela fonctionne très bien mais dans d’autres pas. »

Commerçant à Bruxelles depuis 1977, André s’interroge sur le type de commerces qu’on va développer. « Une fois les travaux terminés, on se demande si on retrouvera les mêmes commerces qu’actuellement. Dans tous les piétonniers d’Europe, vous avez les mêmes grandes enseignes pour attirer les touristes. Mais le problème dans ce cas, c’est que les touristes peuvent acheter la même chose en France, à Barcelone, à Londres ou à Bruxelles. Autre point : pourquoi les gens viendraient en ville s’ils peuvent trouver la même chose dans un shopping-center en dehors du centre ? Les gens viennent chez nous car justement on ne vend pas la musique comme les autres enseignes. »

Enfin, l’arrivée du piétonnier ne réduit pas la crainte de voir la mendicité s’y développer.

« A partir du moment où il va y avoir moins de voitures, les gens de la rue vont s’y installer. Si vous avez un tapis de clochards dans la rue, les clients vont avoir peur et vont déserter. Et une renommée c’est vite fait. ».

 
 
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