Quel Waterloo au 21e siècle?

Quel Waterloo au 21e siècle?

Il y a tout juste 200 ans, les forces coalisées anéantissaient les rêves impériaux de Napoléon sur le champ de bataille, à Waterloo. A l’occasion de ce bicentenaire, nous pouvons essayer de tirer quelques leçons et parallèles avec nos troubles politiques modernes.

Au début du 19e siècle, l’Europe était déchirée par une longue guerre entre ses grandes puissances : la France, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche-Hongrie et la Prusse. Aujourd’hui, l’Europe demeure divisée. Des tensions persistent, et une lutte d’influence continue à opposer Français, Anglais et Allemands, entre autres. Des escarmouches et des batailles ont lieu presque quotidiennement à Bruxelles, à quelques kilomètres seulement de Waterloo. Mais aucune victime n’est à déplorer, différence ô combien significative, puisque l’Europe est désormais unie et pacifiée.

La guerre n’est plus qu’un mauvais souvenir en Europe, semble-t-il. Mais cette longue paix est peut-être plus fragile qu’il n’y parait, car la Russie se montre désormais menaçante. La politique russe en Ukraine n’est d’ailleurs pas sans rappeler les exigences du Tsar Alexandre Ier sur la Pologne, il y a deux siècles, lors du Congrès de Vienne – une conférence diplomatique majeure destinée à redessiner l’Europe après la première abdication de Napoléon. Les ambitions territoriales du Tsar avaient alors presque fait dérailler le processus de paix. Il fallut une diplomatie adroite, notamment de la France, pour éviter une issue belliqueuse.

Le continent européen ne constitue plus le cœur des relations internationales aujourd’hui, mais un certain nombre de parallèles peuvent être tracés entre cette Europe napoléonienne et notre monde moderne. L’Empire de Napoléon était une puissance révisionniste, menaçant l’ordre établi en Europe. Les autres puissances se coalisèrent donc contre lui pour défendre le statu quo, c’est-à-dire un système monarchiste basé sur l’équilibre des forces. Aujourd’hui, les puissances révisionnistes ne sont plus européennes. Ce sont la Chine, le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud ou la Russie. De manière individuelle ou collective, par exemple dans le cadre des BRICS, ces puissances remettent en question l’ordre mondial établi, dominé par les puissances occidentales.

Un Waterloo moderne peu probable

Pour le moment, ces puissances émergentes semblent poursuivre leur agenda révisionniste de manière relativement pacifique. Elles cherchent par exemple à obtenir davantage de poids au sein des organisations internationales, ou encore à projeter leur influence à l’échelle mondiale par des moyens politiques, économiques et culturels. Des tensions, voire des conflits ne sont pas à exclure, comme en Ukraine aujourd’hui, et peut-être en mer de Chine demain. Mais une guerre entre grandes puissances, un Waterloo moderne, semble peu probable. Il est de la responsabilité des puissances occidentales de s’assurer que cela reste ainsi.

Le sort de l’Europe fut décidé sur le champ de bataille par deux fois, au début du 19e siècle. Mais c’est le Congrès de Vienne qui traduisit la réalité militaire en termes politiques. L’Europe entière convergea vers la capitale impériale, à la suite de la première abdication de Napoléon, en vue de négocier les principes d’un nouvel ordre européen. Ce fut l’une des premières réunions diplomatiques d’une telle ampleur, dont le fondement était la primauté des négociations et des compromis sur la guerre. Le Congrès faillit échouer à plusieurs reprises à cet égard, notamment suite au retour fulgurant de Napoléon, échappé de l’Ile d’Elbe. Mais la victoire des coalisés à Waterloo fut une victoire du « Concert européen », un système basé sur l’équilibre et la coordination des grandes puissances.

Incertitudes, ambiguïtés et tensions

Deux siècles plus tard, l’esprit du Congrès n’a pas entièrement disparu. La coordination entre grandes puissances reste un élément central des relations internationales, au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies par exemple. Par ailleurs, le système multilatéral s’est développé de manière significative, devenant plus inclusif et spécialisé. Mais il reste imparfait. Sa légitimité et son efficacité sont contestées, par les puissances émergentes notamment. Cependant, les défis contemporains – crise économique, climat, terrorisme, etc. – requièrent une réponse globale et coordonnée. Afin de perdurer, le système multilatéral doit donc impérativement s’adapter aux nouvelles réalités du 21e siècle.

Enfin, notons que l’Acte Final du Congrès de Vienne a dessiné les contours d’un nouvel ordre européen. Historiquement, des traités similaires ont constamment déterminé le crépuscule d’une ère et l’aube d’une nouvelle. C’était le cas des traités de Westphalie (1648), de Paris (1919) ou de Yalta (1945). De manière paradoxale, depuis la fin de la Guerre froide, aucun traité n’a forgé les principes d’un nouvel ordre mondial, malgré le fait que le système international soit en pleine transformation, notamment suite à l’émergence de nouvelles puissances. Dès lors, incertitudes, ambiguïtés et tensions dominent. Un nouveau « Congrès » semble peu probable, mais un nouvel ordre mondial pourrait être négocié sur le long terme, par morceaux et par à-coups. C’est même une nécessité.

Gare aux puissances révisionnistes !

Les parallèles historiques ont leurs limites. En relations internationales, le passé prédit rarement l’avenir. Cependant, en cet anniversaire, chacun devrait se souvenir que 10.000 soldats furent tués, et 40.000 blessés au cours de la seule bataille de Waterloo, et qu’un continent entier fut déstabilisé par une puissance révisionniste. 200 ans plus tard, de nouvelles puissances révisionnistes émergent. La réaction des puissances occidentales face à ce nouveau défi déterminera inévitablement la dynamique du nouvel ordre mondial.

Thomas Renard, chercheur à l’Institut Egmont et professeur en Relations Internationales au Vesalius College.

 
 
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