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Est-on toujours le fasciste de l’autre?

La chronique de Vincent Engel.

Chroniqueur Temps de lecture: 9 min

L es reproches ad hominem sont devenus la nouvelle norme. Les comparaisons faites trop souvent avec le nazisme ou des génocides sont mauvaises pour la crédibilité de la démocratie. » Ainsi parlait Charles Michel, lors de son discours « sur l’état de l’union » (quelle union ?), comme on a pris l’habitude de nommer le long plaidoyer « pro domo » que le premier ministre fédéral, quel qu’il soit, impose chaque année aux parlementaires et aux citoyens – un mélange (peu) subtil de méthode Coué, d’autojustification et d’incantation qui ne convainc que ceux qui sont déjà convaincus.

Avant d’en venir à la question soulevée par Charles Michel dans la première partie de la phrase, on est déjà en droit de se demander si ce qui décrédibilise la démocratie n’est pas d’abord ce type d’exercice, où des chiffres (discutables et discutés) sont interprétés dans tel ou tel sens, en fonction des intérêts du locuteur – Charles Michel ou qui que ce soit d’autre. Les chefs de gouvernement capables de reconnaître leurs échecs sont rares, même quand les échecs sont flagrants ; n’est-ce pas une atteinte terrible à la démocratie ? Ils manipulent les chiffres et s’attribuent des mérites qui sont le fruit d’une conjoncture sur laquelle leur politique n’a pas pesé ; n’est-ce pas une atteinte à la démocratie ? Systématiquement criminaliser le droit de grève en ne l’évoquant que comme une « prise d’otage des étudiants ou des travailleurs » (tiens ? Pas des chômeurs, des malades ou des touristes ?), n’est-ce pas une atteinte à la démocratie ? Et prétendre placer la Belgique dans le « cockpit de l’Union européenne » après avoir été le seul chef de gouvernement européen à donner des leçons à Rajoy dans la crise catalane, n’est-ce pas une atteinte à la démocratie ? « Pendant que le Premier ministre belge s’amuse à faire ses tweets dans tous les sens, souligne justement Franklin Dehousse, ancien juge à la Cour de justice de l’UE (lire ici), les diplomates belges doivent bien constater que l’influence de la Belgique sur la scène européenne, bien longtemps substantielle, est devenue nulle. Une diplomatie européenne doit être réfléchie, cohérente et stable. Nos autorités n’offrent à cet égard plus rien. Leur « diplomatie » est devenue exclusivement la résultante de leurs gesticulations médiatiques internes. »

Le point Godwin, le retour

Corentin Di Prima s’interrogeait il y a quelques jours sur la pertinence qu’il y avait à se référer au nazisme et au fascisme pour attaquer les déclarations et les actes de Theo Francken (lire ici). Bien sûr, la question est on ne peut plus pertinente et François De Smet, directeur de Myria, le centre interfédéral Migrations, a raison d’appeler à la prudence. Il conclut qu’il « faut sortir de l’hystérie actuelle, notamment ces références au régime nazi, pour en revenir au fond. » Or, si je suis presque toujours d’accord avec François De Smet dont j’apprécie les analyses nuancées et approfondies, je suis surpris par une telle déclaration, qui rejoint (sans intention de le faire, d’autant qu’elle lui est antérieure) l’appel de Charles Michel : en quoi les références au nazisme seraient-elles une manifestation hystérique étrangère au fond du problème (en l’occurrence la gestion des migrants) ?

Qu’est-ce que le fascisme et le nazisme ?

Sans rentrer dans des détails qui nécessiteraient des dizaines de pages, ce qui s’affronte entre autres ici sont deux visions du fascisme : une vision essentialiste et une vision historique. Pour la deuxième, toute référence au fascisme pour analyser une situation contemporaine est illégitime, puisque le fascisme ne peut se comprendre en dehors de son contexte historique et géographique. Autrement dit, toutes les caractéristiques des fascismes européens des années 1920-1930 doivent être rencontrées pour justifier l’appellation, ce qui est impossible. De l’autre côté, on considère qu’il y a des éléments de fond, indépendants du contexte, que l’on peut retrouver en d’autres lieux et d’autres époques : une préférence nationale, une conception « naturelle » de la société où la loi du plus fort doit primer, la valorisation du sacrifice et de la lutte contre les ennemis, le culte du chef, la soumission de l’individu au groupe, la hiérarchisation, l’irrationnel, le recours au populisme (tous les fascismes sont populistes, mais tous les populismes ne sont pas fascistes), le mépris profond de la démocratie dont on utilise les mécanismes et les institutions pour la détruire, etc. Je suis pour ma part convaincu que l’approche « essentialiste » est la bonne et que le fascisme n’est pas mort avec la victoire des Alliés en 1945. Je suis même convaincu que, sans le nazisme – qui a montré ce qu’était le fascisme quand on en poursuivait la logique jusqu’au bout –, la majorité des pays européens seraient sans doute, aujourd’hui, sous régime fasciste, celui-ci offrant à la population ce à quoi elle peut aspirer profondément, surtout lorsque la propagande a joué avec les esprits depuis l’enfance : la sécurité, la déresponsabilisation, le repli identitaire. Comme la mafia.

Les régimes fascistes ne sont jamais arrivés au pouvoir en un jour. Ils ont tous utilisé les mécanismes démocratiques. Aux élections de 1932, le parti nazi d’Hitler remporte 37,3 % en juillet, puis 33,1 en novembre, avant d’obtenir 43,9 % en mars 1933, quelques jours après l’incendie du Reichstag organisé par les SA et mis sur le dos des communistes. Ce n’est qu’après ces élections qu’Hitler pourra installer le régime dictatorial que l’on sait. Si je rappelle ces faits, c’est parce que l’on ne rappellera jamais assez comment ces régimes se sont mis en place avec l’assentiment « démocratique » d’une part importante (pas majoritaire) de la population. Ce qui porte atteinte à la crédibilité de la démocratie, contrairement à ce qu’affirme Charles Michel, ce ne sont pas les références au fascisme et au nazisme ; c’est l’oubli de la manière dont ceux-ci ont gangrené la démocratie et l’ont utilisée contre elle, pour sa destruction. Je rappelais dans une récente chronique combien les débats à l’Assemblée belge, sur l’accueil que l’on pouvait ou non réserver aux enfants juifs fuyant l’Allemagne au lendemain de la Nuit de Cristal (lire ici), avaient des échos inquiétants avec la situation que nous connaissons aujourd’hui, dans la manière dont Theo Francken gère les réfugiés. Il y a aussi des raisons de s’inquiéter lorsqu’une minorité, comme c’est le cas en Catalogne, entend imposer ses choix non seulement à la majorité de ses concitoyens, mais aussi à l’encontre des lois et de l’état de droit de la nation dans laquelle elle s’inscrit encore, même si elle souhaite s’en séparer. Et autant de raisons de s’inquiéter quand, de l’autre côté, le gouvernement espagnol campe sur une position inflexible et reste sourd aux revendications raisonnables d’une région qui aspire à plus d’autonomie et plus de respect, à l’instar de la région basque.

Quand Francken dénonce le fascisme

Le plus ironique, dans cet appel grandiloquent de notre Premier Ministre, c’est le peu d’écho qu’il suscite auprès de celui qui, dans son gouvernement, est le plus souvent victime de ce point Godwin : encore et toujours le bon Theo – qui, rappelons-le, n’a pas été caricaturé dans un uniforme nazi mais dans un uniforme de la Wehrmacht, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. En effet, quand il s’agit de soutenir les indépendantistes catalans, les nationalistes flamands ne se tiennent plus (on trouvera un petit florilège de leurs exultations et éructations ici). Et Francken lui-même, qui proclame sur Twitter la fierté qu’il éprouve devant les déclarations de Charles Michel tançant le gouvernement espagnol, s’aventure sur le terrain glissant qu’il fustige chaque fois qu’il en est la cible. Il se permet tout, à commencer par bafouer l’histoire, lorsqu’il tweete : « La séparation va à l’encontre de la constitution espagnole, disent les unionistes. C’était également le cas lors de la naissance des États-Unis et de la Belgique. » L’Angleterre n’a pas de Constitution au sens où nous l’entendons aujourd’hui ; c’est un ensemble de règles non codifiées et essentiellement coutumières. Sans avoir eu le temps d’aller vérifier le contenu des principaux éléments de cette « Constitution » du Royaume-Uni, il est peu probable qu’on y trouve cette affirmation ; ce qui est sûr, c’est qu’elle n’est pas inscrite dans la Constitution des Pays-Bas de 1815 – qui sera d’ailleurs un des motifs de mécontentement des Belges et un ingrédient de la future révolution de 1830 (). Et plus encore, Theo devrait se relire, car stricto sensu il affirme que la naissance des EU et de la Belgique est contraire à la Constitution espagnole… Dire n’importe quoi, quand on est secrétaire d’État, n’est-ce pas porter atteinte à la crédibilité de la démocratie ? Et quand le même Francken partage le tweet de Maarten Verheyen – « Traiter à tort et à travers tout le monde de fasciste, mais se taire lorsque les vrais fascistes se réveillent en Espagne » –, renforce-t-il la crédibilité de la démocratie ? Obéit-il à l’injonction de ce Premier qui demande à tout le monde (mais pas à Theo, sans doute, qui reçoit à chaque fois la bénédiction du patron) d’éviter les références au fascisme ?

Bien sûr, François De Smet a raison de dire que l’accusation de « fascisme » est l’arme fatale de ceux qui sont à court d’arguments (il ne le dit pas comme ça, mais c’est le sens général) et qu’à trop l’utiliser, on contribue à une confusion qui peut porter préjudice à la démocratie – mais certainement pas autant que les affaires Publifin ou autres. Pour autant, il ne faut pas refuser de le faire lorsque des similitudes existent. Notre démocratie est mal en point ; des forces contraires s’y développent, comme un cancer, qui se nourrissent de ses dernières réserves et qui altèrent sa santé déjà déficiente pour en accélérer la mort. Contrairement à ce que souhaite Charles Michel – qui tente désespérément de faire oublier que, pour accéder au pouvoir, il a fait alliance avec un des pires partis qui soit –, ce n’est qu’en gardant continuellement à l’esprit l’exemple des années 1920 et 1930, ce n’est qu’en dénonçant inlassablement les parallèles (même s’il faut, se faisant, rappeler les différences) que l’on pourra recrédibiliser la démocratie.

De toute manière, notre démocratie n’a plus grand-chose de crédible ; et ce n’est certainement pas la faute de ceux qui ont dénoncé les tendances fascisantes de Theo Franken ou d’autres membres de l’allié préféré du MR.

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3 Commentaires

  • Posté par Richard van Elmbt, lundi 16 octobre 2017, 17:58

    Charles Michel devrait lire cet article et y réfléchir à deux fois avant d'utiliser des termes et des théories qu'il ne comprend pas bien. S'allier avec un parti comme la NVA lui collera aux basques jusqu'au bout de sa vie politique.

  • Posté par Bernard Dropsy, lundi 16 octobre 2017, 0:26

    Stais Jean, oh combien d'accord avec vous et très bonne analyse !

  • Posté par stals jean, samedi 14 octobre 2017, 18:22

    C'est peu dire que d'écrire qu'à la lecture des chroniques de Vincent Engel, et c'est pareil à tous les coups, on boit du petit lait...D'ailleurs quand je lis :Notre démocratie est mal en point, j'en rajoute en écrivant que ce n'est pas qu'en s'associant à la NV-A de De Wever et de sa bande de néo-fachos qu'elle est mal en point, c'est aussi en jouant le jeu des créanciers des "dettes publiques" , c'est en refusant de taxer les multinationales tous secteurs d'activités confondus, c'est en refusant de taxer les transactions financières, c'est en se comportant en véritable collabos de la dictature la plus criminogène qui soit pour 90% des citoyens de notre planète et ce ne sont ni les dictatures religieuses, ni les militaires que j'évoque mais la plus criminelle qui soit. La "dictature de l'actionnariat" est en effet qui fait celle que plus une seule nation de notre planète, plus une seule, n'a le pouvoir de prendre la moindre décision sans l'accord des banques qui se sont comme jamais organisées en cartel véritablement mafieu, mafieu au sens le plus étymologique du terme. La démocratie n'existe plus nulle part, en effet à partir du moment ou un vulgaire politicien au pouvoir doit rendre des comptes à des créanciers dont les milliards de milliards qu'ils accumulent ne sont pas réinjectés dans l'économie réelle, mais sont à l'abri dans les paradis fiscaux, c'est qu' effectivement la démocratie parlementaire est morte et que traiter l'ultralibéralisme de fascisant c'est encore un bel euphémisme. La "faschosphère économique et mondiale est pire que le fascisme de Mussolini, que le national socialisme de Hitler et que le communisme à la sauce de Staline...Charles Michel et sa bande sont des collabos... Point à la ligne.

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