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Elections en Autriche: pourquoi l'extrême droite pourrait retourner dans un gouvernement

Les élections législatives anticipées de dimanche marqueront très certainement l’entrée de l’extrême droite au gouvernement. Tous les partis, à l’exception des Verts, ont capitalisé sur une rhétorique anti-migrants. Ouvrant un boulevard au FPÖ.

De notre envoyée spéciale - Cheffe adjointe au service Monde Temps de lecture: 6 min

Depuis Vienne

La bouche entrouverte, les yeux écarquillés, Stefan regarde hébété la valse des partisans de Heinz-Christian Strache tracter aux portes de l’imposant Parlement viennois. Il le répétera trois fois de suite : il ne comprend pas. Ni pourquoi les passants s’arrêtent pour prendre les tracts, ni comment le FPÖ, parti d’extrême droite autrichien, est promis à un succès fulgurant aux élections législatives anticipées de ce dimanche. « Les fachos vont entrer au gouvernement, lâche, fataliste, l’étudiant vêtu d’un t-shirt barré du message « Refugees welcome », et ce sont les Autrichiens qui vont les aider à y entrer. »

Crédité d’au moins 25 % des suffrages, le FPÖ pourrait réaliser un exploit en doublant le score de la formation de la droite identitaire allemande AfD. La récente entrée du parti au Bundestag a de nouveau illustré la poussée des partis populistes et anti-migrants en Europe.

Dimanche, l’Autriche pourrait donc décider de confier une partie de son destin à une formation d’extrême droite. Une partie seulement, puisque le réel favori du scrutin est un jeune homme de 31 ans, Sebastian Kurz. En s’emparant des commandes de l’ÖVP en mai dernier, Kurz a secoué de manière fulgurante un parti conservateur qui stagnait dans les sondages, affaibli par dix ans de coalition au pouvoir avec les sociaux-démocrates (SPÖ).

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« Même combat »

Pour embrasser sa dynamique de changement, Kurz ne s’interdit pas une alliance avec l’extrême droite de Strache, dont il a largement adopté les thèmes de campagne. « FPÖ, ÖVP, même combat », résume amèrement Stefan. « L’Autriche est obsédée par l’identité et l’immigration. Et les partis ont trouvé leurs boucs émissaires préférés : les musulmans et les réfugiés », grommelle-t-il en s’éloignant. On ne lui demande pas à qui il donnera sa voix dimanche. Si son t-shirt nous avait mis sur la voie, un sticker vert estampillé Grünen collé à son bloc-notes fini de lever le doute.

Les conservateurs, pâles copies du FPÖ ? L’étudiant n’est apparemment pas dans la caricature. « En dépoussiérant le parti conservateur, Kurz a clairement poussé le curseur à droite. Bien à droite », appuie Thomas Schmidinger, professeur de sciences politiques à l’Université de Vienne, avec un regard entendu. En consultant les programmes, on le constate. Quand le candidat d’extrême droite Strache affirme que l’accueil des réfugiés doit être temporaire et les aides financières supprimées, Kurz (candidat mais aussi ministre des Affaires étrangères depuis 2013), lui répond en proposant de supprimer les prestations sociales pour tout étranger dans le pays depuis moins de cinq ans.

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En s’appropriant les thèmes de prédilection du FPÖ, le jeune Kurz s’est attiré les foudres du parti qui l’accuse ni plus ni moins de plagiat. « L’Autriche glisse vers la droite et embrasse enfin le patriotisme », résume satisfait Edwin Hintsteiner, cofondateur de la branche autrichienne de Génération identitaire. Le mouvement d’ultra droite islamophobe et anti-migrants ne donne pas de consigne de vote officielle. Mais Hitsteiner estime que voter pour le FPÖ relève du « devoir patriotique ».

Depuis le début de la campagne, tous – des candidats, aux électeurs de tous bords, en passant par les experts – s’accordent à dire que la question identitaire et l’immigration ont vampirisé les autres thèmes de campagne. Pour Elisabeth Köstinger, la secrétaire générale de l’ÖVP, cette obsession peut s’expliquer par « la crise des migrants qui a touché l’Europe en 2015 ». Tout simplement.

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Au quartier général du parti conservateur, flanqué au cœur de la très cossue rue Lichtenfelsgasse, elle développe. « L’Autriche a accueilli 150.000 réfugiés depuis 2015 (il s’agirait plutôt de 85.505 en 2015 et de 39.860 en 2016 selon les statistiques officielles de l’Union européenne, NDLR). Surtout à Vienne, on sent, on voit que les choses ont changé. Il y a beaucoup plus d’étrangers, des difficultés qui ont des répercussions sur les habitants. Ils se posent des questions et Sebastian Kurz y a répondu efficacement en fermant la route des Balkans. »

L’économie, aussi…

Elisabeth Köstinger refuse pourtant de réduire la campagne aux débats sur l’immigration : « On parle aussi d’économie ! Par exemple, nous proposons de rendre notre système social plus juste. Actuellement, il est tellement attractif qu’il dissuade les citoyens de chercher un travail. A partir du moment où ils arrivent en Autriche, les migrants bénéficient de notre système d’aides sociales, et les citoyens autrichiens qui travaillent 38 heures par semaine ne comprennent pas. » Les migrants. Jamais bien loin.

« On a l’habitude de ce genre de discours », soupire Carla Amina Baghajati dans un sourire. La militante et porte-parole de l’Autorité religieuse islamique autrichienne s’est fait remarquer la semaine passée pour s’être opposée à la nouvelle loi interdisant le port du voile islamique intégral. Une opinion partagée par le président autrichien Alexander Van der Bellen. Dans les locaux de l’Autorité religieuse islamique à Vienne, l’ambiance est studieuse. Une classe de jeunes filles – voilées – étudie silencieusement. « L’aspect sécuritaire est omniprésent dans la campagne. La société autrichienne a dû faire face à de nombreux défis : des attaques terroristes en Europe, la crise migratoire, la montée du radicalisme… L’atmosphère a indéniablement changé pour nous, musulmans. »

Elle tente de rester sereine en attendant les résultats dimanche. Mais on sent l’inquiétude poindre face à la possibilité de l’entrée de l’extrême droite au gouvernement : « Je me sens inquiète en tant que musulmane, mais surtout en tant que citoyenne européenne. »

Elle se souvient parfaitement du sentiment qui l’avait envahie quand, en 1999, le conservateur Wolfgang Schüssel avait fait entrer pour la première fois le FPÖ au gouvernement : « L’image de l’Autriche était ternie. »

« Un cas unique »

« L’Autriche était un cas unique à l’époque, se souvient Thomas Schmidinger. Toute l’Europe avait les yeux rivés sur nous. L’Europe a bien changé. Aujourd’hui certains Etats comme la Hongrie ou la Pologne sont gouvernés par des partis de droite qui ont poussé le curseur vers l’extrême droite, prenant des mesures illibérales. Et l’Union européenne n’a pas réagi. »

En périphérie du centre de Vienne, Christl Weinberger gère un centre d’hébergement pour réfugiés. « Les plus difficiles, ceux qui ont épuisé tous les recours », précise la coquette dame, sortie de sa retraite suite à la crise des réfugiés en 2015, « pour faire sa part du travail ». « Les gens n’aiment plus les réfugiés, lâche-t-elle, lasse. On a de plus en plus de mal à trouver des donateurs (le centre fonctionne en parfaite indépendance, NDLR). Cette campagne nous a fait beaucoup de mal et on a entendu beaucoup de bêtises. Comme un membre du gouvernement qui a prétendu que la guerre en Syrie était terminée. » Elle lève les yeux au ciel. « Mais je reste confiante pour dimanche. J’ai 71 ans, j’ai tout vu dans ma vie. Qu’il soit élu, Strache, je l’attends. »

 

Ulrike Lunacek, l’autrichienne infatigable

La candidate verte, à la tête d’un parti très affaibli, a quitté la vice-présidence du Parlement européen pour se lancer dans la bataille des législatives.

Portrait - Cheffe adjointe au service Monde Temps de lecture: 3 min

Elle est la seule femme à représenter un grand parti aux élections législatives. « Et la première leader de Grünen était une femme », rappelle-t-elle non sans fierté. À 60 ans, Ulrike Lunacek a repris les rênes du parti vert, le sauvant du naufrage après une guerre intestine. Le scrutin de dimanche s’annonce décevant pour les Verts qui plafonnent à 5 %.

Après huit ans au Parlement européen, dont quatre en tant que vice-présidente, l’écologiste a décidé de rentrer au bercail. Pour sauver son parti, d’une part, mais aussi « pour ne pas laisser son pays dériver  ». Dans un froncement de sourcil, elle fait part de sa « préoccupation » pour l’avenir de l’Union européenne : « Le fait que des partis comme le Front national en France ou l’Afd en Allemagne gagnent du terrain, ce ne sont pas de bonnes nouvelles ».

En Autriche, c’est contre le FPÖ et son « obsession identitaire  », qu’elle se dresse. Grünen est le seul parti à refuser radicalement (et clairement, contrairement à d’autres) une alliance avec l’extrême droite pour gouverner. « Leurs positions sur les réfugiés, leur attitude anti-européenne sont irréconciliables » avec ce que défend Ulrike Lunacek. « L’immigration, c’est une marotte du FPÖ depuis toujours. En 2015, quand de nombreux groupes de réfugiés sont arrivés en Autriche, le FPÖ a repris et renforcé son discours anti-réfugiés. Ce ne sont pas les seuls. Sebastian Kurz, en reprenant les rênes de l’ÖVP, n’a pas arrêté de faire des étrangers et des migrants des boucs émissaires ». Et elle se désole d’être la seule à évoquer les enjeux environnementaux et les droits humains dans la campagne : « Nous sommes la dernière génération de femmes et hommes politiques à pouvoir avoir réellement un impact sur la crise climatique  ».

Désolée, Ulrike Lunacek l’est peut-être. Mais elle est surtout farouchement déterminée à incarner une opposition ferme au Parlement en cas de coalition entre la droite et l’extrême droite. Pas de crainte à avoir sur sa capacité d’affrontement. Des combats, elle en a déjà mené une poignée au niveau européen et à titre personnel. En 1995, elle devient la première autrichienne célèbre à communiquer publiquement sur son homosexualité. Vingt ans plus tard, elle épouvante les opposants français à l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe - la Manif pour tous -, avec son « rapport Lunacek », « feuille de route » européenne contre l’homophobie et les discriminations liées à l’orientation sexuelle. Tenace et optimiste, même à l’idée d’affronter une coalition qui la préoccupe. « J’ai toujours de l’espoir. Sinon je ne serais pas encore en politique ».

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