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Sexisme: quand la parole se libère

L’affaire Weinstein a incité des milliers de femmes à dénoncer leur « porc » sur les réseaux sociaux. Mouvement en marche ou simple feu de paille ?

Analyse - Journaliste au service Société Temps de lecture: 6 min

Le scandale Weinstein amorce-t-il une prise de conscience à propos du machisme et du sexisme qui corrompt certaines relations professionnelles ? Ces derniers jours, les accusations de harcèlement et de viol à l’encontre du libidineux producteur américain se sont multipliées. Ce week-end dans le Sunday Times, c’était au tour de la Britannique Lysette Anthony d’accuser de l’avoir violée celui que certains dans le sérail surnommaient déjà « The pig ».

Tout le monde savait. Tout le monde s’est tu. Au-delà des agressions sexuelles répétées dont se serait rendu coupable Weinstein et qui touchent le microcosme hollywoodien, c’est l’incroyable, l’inexcusable omertà qui entoure cette sordide affaire qui marque les esprits.

« On est ici dans la sphère du sexisme hostile (en opposition au sexisme dit «“  bienveillant”), vulgaire, évident, agressif, condamné et condamnable. Avec l’affaire Weinstein, on constate donc que même ce sexisme-là a du mal à sortir. Que malgré le nombre de victimes, il y a comme une chape de plomb », analyse Benoît Dardenne, professeur de psychologie à l’Université de Liège (ULg) et spécialiste du sexisme.

Le silence des victimes et des témoins de cette agressivité sexuelle exercée par certains hommes dans le milieu du travail est à la fois conditionné par le climat de l’entreprise ou de la société et par le statut du harceleur.

« Dans les cas de harcèlement, de manière générale, il existe souvent un rapport d’autorité qui peut être de nature hiérarchique mais aussi morale ou financière. Le travail est un milieu naturel où cette autorité s’exprime très fort et, comme c’est le cas pour d’autres rapports humains, certaines situations tournent mal. D’ailleurs, le harcèlement n’est pas spécifique au microcosme que représente le monde du cinéma. Dès qu’on est dans une configuration de domination de l’un sur l’autre, ça peut se passer », ajoute celui qui a étudié le sexisme sous toutes ses formes.

Cette banalisation du sexisme touche évidemment plus durement certaines sphères professionnelles que d’autres mais aucun secteur ne semble épargné. C’est ce qui ressort des milliers de témoignages reprenant le hashtag #balancetonporc qui, depuis vendredi, inondent Twitter. « Toi aussi, raconte en donnant le nom et les détails un harceleur sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends », invite Sandra Muller, journaliste pour La Lettre de l’Audiovisuel (lire par ailleurs). Il n’en fallait pas plus pour assister à un déferlement immédiat de tweets relatant des expériences douloureuses, gênantes, humiliantes ou révoltantes vécues par des femmes, parfois dès leurs premiers jours de stage en entreprise.

C’était dans l’air… Début octobre, la Néerlandaise Noa Jansma, mannequin et étudiante à Amsterdam, avait déjà créé le buzz en passant un mois à prendre des selfies avec les hommes qui l’accostaient en rue, la sifflaient ou l’arrosaient de commentaires salaces. Lassée d’entendre des « Hmmm, tu veux un baiser ? » et des « Hey fille sexy où est-ce que tu vas comme ça ? », la jeune femme n’avait pas hésité à poster la tête de ses harceleurs sur Instagram.

Choquée puis résignée

Avec le hashtag #balancetonporc, c’est clairement le milieu du travail qui est ciblé. Ce qui se passe entre les murs de la boîte ou de l’administration. Ce qui ne se dit pas, ne se voit pas, ne s’entend pas. « C’est magique ce qui arrive. Enfin, la parole se libère  », se réjouit Isabella Lenarduzzi, directrice de Jump, une association qui lutte contre les inégalités entre hommes et femmes en entreprises et au travail. Il y a un peu plus d’un an, Jump avait réalisé une enquête auto-déclarative, laquelle avait révélé qu’un sondé sur quatre admettait avoir eu des comportements sexistes. Mais aussi que le sexisme au travail était une réalité pour les trois quarts des femmes. « Notre étude a aussi démontré que plus les femmes étaient jeunes, plus elles étaient sensibles au sexisme. A contrario : qu’en prenant du galon, elles assimilaient le sexisme et le considéraient comme normal – ou, du moins, que ce n’est pas dramatique – dans le monde du travail. »

Aujourd’hui, Isabella milite pour qu’une ouvrière, une employée, une indépendante ne soit jugée qu’à travers ses qualités professionnelles. L’association Jump a tenté à plusieurs reprises de provoquer le débat en proposant aux directions d’entamer une réflexion sur les remarques sexistes qui volent dans les couloirs de leurs entreprises. « Mais alors que reconnaître le sexisme et pouvoir l’identifier nous paraissait fondamental, nous avons reçu une fin de non-recevoir », déplore Isabella Lenarduzzi.

« Tu l’as bien cherché »

L’entrepreneuse sociale sait de quoi elle parle. Elle-même s’est rendue complice de ce sexiste ambiant et insidieux au début de sa carrière. Ambitieuse, elle pensait qu’il s’agissait alors de la seule manière de gravir les échelons et de gagner le respect de ses collègues masculins. « Quand j’ai commencé, j’étais entourée d’hommes. Et je peux vous dire que j’en ai vu des vertes et des pas mûres. Je voulais faire partie du groupe dominant, être un homme comme les autres. Je pensais qu’il existait des codes pour réussir et que ces codes étaient masculins. » Avec le recul, elle a pris conscience que rire des vannes de ses collègues à propos des femmes la rendait complice de sexisme et qu’elle se faisait du mal. Double culpabilité.

« Nous sommes dans une société qui tend à rendre les gens responsables de ce qui leur arrive, confirme Benoît Dardenne. Certains vont dire qu’après tout, cette actrice n’avait pas à entrer dans la chambre du producteur, par exemple. Et cette culpabilité est intégrée par la personne elle-même qui, dès lors, préfère taire la chose. Et même si des lois punissent ces agissements, elle sait que même si elle parle, il faudra encore se battre après pour démontrer qu’elle est une victime. »

« Vive le politiquement correct »

Cette parole qui semble se libérer suite à l’affaire Weinstein aura-t-elle le pouvoir de faire évoluer les mentalités ou s’essoufflerait-elle à l’image d’autres campagnes menées précédemment ? « Si on veut que cette parole ait un effet positif, il faut que les hommes soient les alliés des femmes. Les hommes ne sont pas responsables de la domination masculine de ces derniers siècles mais il est aujourd’hui de leur responsabilité d’homme d’être partie prenante, de dire “pas de ça devant moi”   ». Quitte à imposer au monde de l’entreprise un langage politiquement correct, presque puritain, à tous les étages ? « Je dis merci au politiquement correct !, s’exclame la féministe. Pourquoi pas ? Si on fait attention à ne pas faire de blagues antijuif, antiblack, pourquoi on ne ferait pas attention à ne pas faire de blagues antifemme ? »

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3 Commentaires

  • Posté par Laurent Elens, lundi 16 octobre 2017, 10:06

    Sexisme? J'ai déjà vu ce genre de rapport être instauré (ou entretenu) par des femmes envers d'autres... D'ailleurs, sous couvert de "féminisme", ce sont les premières à créer une union entre elles pour faire exploser les hommes qui pourraient dire quelque-chose. Récupérer un tel problème pour faire sa promotion politique (ou se faire accepter par le pouvoir en place), ne montre que le dédain que l'on en a.

  • Posté par Petitjean Marie-rose, lundi 16 octobre 2017, 13:14

    M. Elens, je crois que vous ne savez pas de quoi vous parlez. L'abus de pouvoir peut évidemment aussi être commis par des femmes. Concernant l'agression sexuelle, de la plus "bénigne" au viol, aucune femme n'y échappe et on finit par s'y "habituer", en s'organisant pour ne pas la subir. Cela signifie que l'on ne peut jamais se sentir vraiment en sécurité et que, si l'on y prête un instant attention, c'est assez insupportable.

  • Posté par Vermeulen Gregory, lundi 16 octobre 2017, 9:48

    Je comprends parfaitement la réaction des ces femmes. Il faut tout de même être prudent car la technique utilisée est très dangereuse !

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