Accueil Opinions Cartes blanches

Pauvreté n’est pas vice!

A l’occasion de la journée mondiale de lutte contre la pauvreté, Pierre-Yves Dermagne livre une carte blanche. Pour le chef de groupe PS au Parlement wallon, il est temps de déconstruire une vision négative de la précarité, qui envahit de plus en plus notre société ultralibérale.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

Pauvreté n’est pas vice !, précisait-on déjà, dès avant les Lumières, au temps de l’Ancien Régime. Deux siècles et des révolutions plus tard, force est pourtant de constater que cette vérité doit être réaffirmée au sein de nos sociétés de la marchandisation à outrance.

La récente étude menée sur la prostitution étudiante et mise en avant dans le cadre du débat suscité par le sugar-dating a été particulièrement révélatrice à ce sujet. Au-delà du fait qu’elle confirme le rôle majeur joué par la précarité dans l’entrée en prostitution, elle a souligné, par l’exemple, l’effet dévastateur du discours sur l’assistanat. Pour plusieurs étudiants interrogés, à tout prendre, se prostituer constitue un acte de dignité, permettant d’éviter « d’aller mendier de l’argent au CPAS ». Ainsi, vendre quelque chose, même son corps, est devenu, dans la représentation collective, un acte plus estimable que de recourir à l’aide sociale. La question n’est évidemment pas de juger le choix de certains de se prostituer – si tant est qu’on puisse vraiment parler de choix pour ce qui est le plus souvent la manifestation d’un dénuement –, il s’agit, en revanche de s’alarmer des conséquences de l’image négative donnée des allocataires sociaux.

Evolution insidieuse

Cette situation, dont de tels témoignages soulignent l’ampleur, est le résultat d’une évolution insidieuse liée au triomphe de la pensée libérale développée dans la ligne de Friedrich Hayek et « popularisée » par Milton Friedman ; une pensée pour laquelle le rôle de l’État doit se limiter à protéger l’espace de liberté des individus et qui dénonce toute autre intervention comme illégitime. Suivant cette doctrine, l’État qui intervient au nom de la justice sociale contrevient donc au droit naturel et nourrit, en outre, une « culture de la déresponsabilisation ».

Promotion de la responsabilité

C’est cette idéologie, répandue à l’échelle mondiale avec de moins en moins de freins et de garde-fous, qui a amené à la révision des dispositifs de lutte contre le chômage dans un sens mettant toujours plus l’accent sur la responsabilité individuelle. C’est elle qui a conduit à contractualiser jusqu’à l’aide sociale devenue un revenu d’insertion évoluant vers la conditionnalité. Et c’est elle qui a fait croître dans la société la conviction que « les pauvres doivent d’abord se prendre en charge eux-mêmes ». Dès le début du millénaire, le sociologue français Serge Paugam, spécialiste de la recherche sur les inégalités sociales, a ainsi montré combien l’explication de la pauvreté par la paresse avait spectaculairement progressé dans l’ensemble des pays européens qui, jusqu’alors, étaient enclins à y voir la conséquence de l’injustice sociale. C’est ainsi que la promotion de la responsabilité sans prise en compte des facteurs explicatifs des difficultés sociales a pu « conduire à la pire des injustices, qui est de condamner les plus malchanceux parmi les plus démunis comme étant responsables de leur sort ». C’est ainsi que pauvreté est devenue vice.

Des inégalités jusqu’à l’indécence

Elle l’est pourtant moins que jamais ! Après les décennies du XXe siècle portées par le renforcement de la cohésion sociale impulsé par la social-démocratie, le tournant des années Thatcher a inversé la donne et, sous prétexte qu’il n’y avait pas d’alternative, on a laissé se creuser les inégalités jusqu’à l’indécence. Des économistes comme Thomas Piketty l’ont montré, la théorie du ruissellement de la fortune des super-riches vers les autres couches de la population était un leurre et les bénéfices annoncés de la concurrence sans entrave ne se sont jamais manifestés pour la majorité de la population. Qu’importe ! le discours culpabilisant a continué d’être martelé, contre la classe moyenne, contre les fonctionnaires, contre les mal-portants, contre les chômeurs et contre ceux à qui même le chômage se voyait refusé.

Cette attitude est profondément injuste, a fortiori dans une société ultra-libérale qui a institutionnalisé ce que le sociologue du travail Robert Castel appelle le « précariat », le lot des personnes (sur)vivant de petits boulots et de statuts précaires subis dans la durée ; le sort des travailleurs pauvres et des travailleurs précaires évoluant à la lisière de la pauvreté ou sous la menace permanente d’y tomber. À cela se limite l’objectif de la société culpabilisante de la pleine activité qui n’a plus rien à voir avec la société émancipatrice du plein-emploi.

Déconstruire une vision négative de la pauvreté

Tous ceux – et ils sont heureusement nombreux – qui sont conscients d’être engagés dans une voie socialement, écologiquement mais aussi économiquement sans issue doivent donc agir, d’urgence, pour déconstruire la vision négative de la pauvreté et le lien fallacieux établi entre précarité et assistanat. C’est une étape nécessaire de la stratégie globale qu’il convient de mener contre la pauvreté, la précarité… et le risque d’y verser. Car bienheureux – ou bien inconscient – est celui qui, aujourd’hui, peut s’estimer à l’abri de ce péril.

La journée du 17 octobre est l’occasion d’insister sur la nécessité permanente de combattre mais aussi de prévenir la pauvreté ; celle qui est visible, comme celle que dissimulent les moyennes statistiques qui masquent la misère croissante du nombre sous la prospérité toujours plus grande de quelques-uns.

Pour une politique cohérente

Des initiatives positives avaient été prises en ce sens et le premier plan wallon de lutte contre la pauvreté coordonné par Paul Magnette a eu le grand mérite de souligner la nécessité de mobiliser l’ensemble des leviers d’action du Gouvernement de la Wallonie. Il importe cependant que cette coordination transcende les niveaux de pouvoir car, pour être efficace, une politique en faveur de la réduction des inégalités doit être cohérente de la commune à l’Europe, en passant par la Région et le fédéral. Cela implique, d’abord, que les mesures prises par un niveau ne soient pas un facteur d’aggravation de la pauvreté ; comme le sont les flexi-jobs, le projet individualisé d’intégration sociale (PIIS) ou le renforcement des motifs d’exclusion des chômeurs. Cela impose, ensuite, de définir une véritable stratégie d’intégration durable dont les piliers sont ainsi que ne manque jamais de le rappeler le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté – l’emploi et le logement.

C’est par de telles mesures concrètes qu’une réponse efficace commencera à être apportée au scandale de la pauvreté, dans une dynamique globale qui doit se réassigner pour objectif la réduction générale des inégalités. Mais, une fois encore, une telle stratégie doit commencer par rompre avec le discours de stigmatisation du faible et du malchanceux, afin que la société retrouve sa cohésion et que nul n’ait honte de recevoir le soutien de la collectivité ; un soutien auquel il a droit lorsqu’il est confronté aux difficultés de l’existence.

 

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

Aussi en Cartes blanches

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une