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Elections en Autriche: quelles perspectives pour l’Europe?

Une carte blanche d’Edoardo Traversa et Benjamin Bodson. Sebastian Kurz a certes empêché le FPÖ de remporter les élections mais il a amorcé la légitimation de mouvements politiques prônant un nationalisme d’exclusion incompatible avec les valeurs de l’Union.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Sebastian Kurz a de quoi se réjouir. Celui qui est devenu Secrétaire d’Etat à l’Intégration à 24 ans, ministre de l’Intégration, des Affaires européennes et internationales à 27 ans, s’apprête à endosser le costume de chancelier à 31 ans à peine. Mieux que Macron, en France, ce jeune trentenaire a réussi l’exploit de prendre la tête de l’un des deux partis politiques traditionnels et de lui faire subir un lifting express pour le faire apparaître comme incarnant l’avenir. Sa recette : surfer sur sa popularité personnelle et sur le fort sentiment anti-immigration auprès de la population autrichienne.

Que retenir des chiffres des résultats de l’élection par rapport à ceux de 2013 ? Un triple « 7 ». Un parti conservateur prenant à son compte les thèses d’un parti d’extrême droite gagne 7 %, ce qui n’empêche pas ledit parti d’extrême droite d’augmenter également de 7 % et de se retrouver deuxième parti du pays. A cela s’ajoute une baisse significative du taux de participation, de 7 %. A noter cependant que les votes par correspondance (889 193, un record) ne sont – au moment où nous écrivons – pas encore comptabilisés et que leur tendance est traditionnellement plus progressiste.

Une particratie très étendue

Depuis 1945, la représentation politique en Autriche a toujours été dominée par un duopole composé du SPÖ (sociaux-démocrates) et de l’ÖVP (chrétiens-démocrates-conservateurs). Ces deux partis se partagent depuis lors le pouvoir non seulement au sein du gouvernement (avec l’exception de la présence au gouvernement du FPÖ – parti d’extrême droite – au début des années 80 et des années 2000) mais également au sein de toutes les sphères d’influence de la société autrichienne. En Autriche, la particratie s’étend jusqu’à l’affiliation aux clubs automobiles (OEAMTC pour les conservateurs et ARBOE pour les socialistes).

Cela fait des décennies que l’insatisfaction croit face à un paysage politique fermé, une démocratie bloquée, et ce malgré une économie florissante. C’est essentiellement le FPÖ qui, avec un discours xénophobe répété et alimenté quotidiennement par les journaux et médias populaires, en retirait un avantage. Dans ce contexte, l’enjeu principal de cette élection était de savoir si le FPÖ allait réussir à s’emparer de la chancellerie. Sous cet angle, la victoire de Kurz constitue une surprise (l’ÖVP était en dessous de 20 % d’intentions de vote il y a quelques mois à peine), voire une bonne nouvelle relative.

Un culte de la personnalité

Toutefois, la méthode employée par Kurz pour vaincre la montée du FPÖ n’est pas sans risque pour lui-même, pour l’Autriche et pour l’Union européenne.

Kurz a assurément joué la carte jeune, et suivi scrupuleusement les conseils de spin doctors qui font le succès des campagnes électorales aujourd’hui. Il a développé un véritable culte de sa personnalité, allant jusqu’à personnaliser la liste électorale de son parti (Liste Kurz). L’ÖVP, c’est Kurz, sans que l’inverse ne soit nécessairement vrai.

Mais contrairement à Macron ou à Obama, et c’est là une évolution inquiétante, Kurz a fait de la com’ non pas avec un message d’innovation et d’ouverture, mais bien sur des vieilles idées habituellement utilisées par l’extrême droite, habilement recyclées au moment où la crise migratoire a créé un vent de panique dans l’opinion publique autrichienne. Comme le montrent les résultats de l’élection de dimanche dernier, les Autrichiens semblent avoir préféré aux nouvelles idées – NEOS, le jeune parti libéral, se maintient, et les Grüne s’effondrent et passent sous le seuil électoral – une nouvelle personnalité. En prenant la tête de l’ÖVP, Kurz a annoncé vouloir transformer le parti, mais cette révolution annoncée s’est très vite avérée cosmétique – au sens littéral d’ailleurs, se limitant presque à un seul changement de couleur. Or, comment incarner durablement un changement sans innovation dans les idées ? Le souffle risque de vite retomber, et les vieilles pratiques de perdurer.

Un changement radical de cap

La seule véritable « innovation » a été de focaliser toute la campagne sur le thème, cher à l’extrême droite, de la lutte contre l’immigration « illégale ». Pour Kurz, la fin – battre le FPÖ et gagner les élections – a justifié les moyens – reprendre au FPÖ ses thèmes et ses slogans de prédilection et, en partie, les recettes qu’il proposait. Lui qui était connu pour son souci de l’intégration des personnes étrangères a changé radicalement de cap en prenant à son compte les positions du FPÖ sur l’immigration, allant jusqu’à tenir un discours sévère même à l’égard des citoyens européens. Le débat entre Kurz et Strache, leader du FPÖ, ressemblait d’ailleurs plus à une discussion entre deux futurs partenaires de majorité qu’entre deux ennemis.

La journée de dimanche et la victoire de Kurz – a fortiori si, comme on le pronostique, elle constitue le prélude à l’entrée du FPÖ dans le gouvernement – constituent sous cet angle l’adoubement ultime de l’extrême droite comme un parti « normal », voire davantage : un parti qui fixe la norme du débat politique.

En conclusion, le fait que Kurz ait empêché le FPÖ de remporter les élections est un bien pour l’Autriche et pour l’Europe, du moins à (très) court terme. A plus long terme, la reprise qu’il a faite des thèmes de l’extrême droite constitue une légitimation ultérieure des mouvements politiques prônant le nationalisme d’exclusion incompatible avec les valeurs de l’Union. On ne pourra donc pas attendre un sursaut européen de la part de Vienne. Il faudra chercher ailleurs.

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