Un regard sur l’année écoulée par Bonhams

Francis Picabia, «
Les arbres en fleurs à Villeneuve-sur-Yonne
», 1906. Vendu à Londres le 2 mars 2017 pour 721.221 euros. © D.R.
Francis Picabia, « Les arbres en fleurs à Villeneuve-sur-Yonne », 1906. Vendu à Londres le 2 mars 2017 pour 721.221 euros. © D.R. - DR

A la tête de Bonhams Belgique depuis mai 2016, Christine de Schaetzen a été rejointe par Arnaud de Beauffort en mars dernier. A deux, ils forment la nouvelle équipe de la représentation belgo-luxembourgeoise de la troisième plus grosse société de ventes aux enchères du monde.

Fondée à Londres en 1793, la maison britannique compte aujourd’hui des dizaines d’antennes dans le monde, totalise des centaines de ventes par an – essentiellement à Londres, à New York, à Hong Kong, Los Angeles et à Sydney – et couvre plus de 60 départements, dont les plus célèbres (les « big five ») sont les voitures de collection, les bijoux, l’art chinois, l’art impressionniste et moderne et l’art d’après-guerre et contemporain.

Installé à Bruxelles depuis 2002, Bonhams a pignon sur rue boulevard Saint-Michel dans un hôtel de maître de style Beaux-Arts. Cette adresse est le point de contact de la salle britannique avec le monde belgo-luxembourgeois des amateurs et collectionneurs d’art. S’y déroulent expositions et previews, entrevues et journées d’expertises. Ce lieu concentre tout ce qui concerne Bonhams en Belgique et au Luxembourg et organise toute une série de services (expertises, contrat, transport, conditions de vente…).

En tant qu’acteur du marché de l’art international, quel bilan pouvez-vous dresser de l’année écoulée ?

Si l’on se réfère aux chiffres publiés par la Tefaf et l’Art Basel Review, on relève pour l’ensemble de l’année 2016, un montant global de l’ordre de 42 milliards d’euros pour l’ensemble du marché de l’art, dont 17 milliards reviennent aux ventes publiques. Au niveau des marchés, on voit que l’Asie occupe la pole position avec 40 % des ventes publiques (soit une progression de 9 % par rapport à 2015 !). Sur le terrain, on constate que l’Asie prend de plus en plus d’importance au niveau des ventes et des acheteurs. Notre maison n’aurait pu réaliser d’aussi beaux résultats sans l’Asie. Que l’on pense aux thangkas tibétains d’une importante collection belge qui ont été vendus pour un total de 2.420.000 euros (voir le MAD du 5 juillet). Et dans un autre ordre d’idées, il faut noter qu’en matière d’art d’après-guerre et contemporain, l’artiste chinois Wu Guanzhong (1919-2010) est le plus cher, juste devant Gerhard Richter et Jean-Michel Basquiat. Une œuvre de Wu Guangzhong, The Zhou Village, a été vendue pour 25,5 millions d’euros le 8 avril 2016 à Hong Kong, faisant de ce résultat le record mondial d’une peinture sur toile d’art moderne et contemporain chinois. Le record belge pour un artiste vivant est détenu depuis 2015 par Michael Borremans avec ses 2,7 millions d’euros pour son Girl with Duck (Sotheby’s, Londres) suivi par Luc Tuymans et sa Mrs à 1,25 million d’euros (Christie’s, févr. 2016). Pour l’année qui nous occupe, retenons le record enregistré par René Magritte avec La corde sensible (1960) échangée 16,8 millions d’euros chez Christie’s à Londres en février de cette année, suivi par Théo Van Rysselberghe avec 9,6 millions d’euros pour son paysage pointilliste L’Escaut en amont (Sotheby’s, juin 2017) et Ensor avec son Squelette arrêtant masques, une peinture découverte à Ostende après être restée pendant un siècle dans la même famille et adjugée 7,4 millions d’euros par la même maison fin 2016.

L’art moderne et contemporain semble toujours tenir le haut du pavé ?

Cette catégorie d’œuvres représente 52 % du chiffre réalisé dans le segment beaux-arts, c’est dire qu’elle détient une très grosse part du gâteau. A ce titre, on peut mentionner le très beau résultat réalisé par Salvador Dali chez nous, à Londres ce 2 mars, lors de la vente Impressionniste et Moderne. Intitulée Figure de profil, cette peinture montre Ana Maria, la sœur de Dali, assise devant une fenêtre donnant sur la côte de Cadaquès. Peinte en 1925, à un moment pivot dans la carrière de l’artiste qui s’orientera ensuite vers le surréalisme, cette œuvre offerte par Dali à sa sœur avant leur dispute n’avait jamais été mise sur le marché auparavant. Elle a été adjugée 2.142.946 euros. Ce sont des œuvres de ce type qui sont les plus prisées aujourd’hui : des œuvres inédites, qui sortent du lot, fraîches (comme ce fut le cas du Ensor d’Ostende dont nous venons de parler) et, dans un autre ordre de prix, des Francis Picabia qui sont sortis ces derniers temps après plus d’un siècle d’absence dont un très beau Les arbres en fleurs à Villeneuve-sur-Yonne (1916) vendu 723.602 d’euros le 2 mars dernier ! A ce propos, il ne faut pas négliger l’impact des expositions et autres publications sur le marché des ventes publiques (pour Picabia, l’exposition que lui a récemment consacrée le Moma).

Leonard Tsuguharu Foujita, «
La mère et l’enfant
», 1958. Vendu à Londres, le 2 mars 2017, pour 352.661 euros. © D.R.
Leonard Tsuguharu Foujita, « La mère et l’enfant », 1958. Vendu à Londres, le 2 mars 2017, pour 352.661 euros. © D.R. - DR

Les foires jouent aussi un rôle de plus en plus important ?

En effet, un autre élément tout à fait pertinent à relever pour le marché, c’est l’importance grandissante des foires d’art, comme Frieze, Frieze Masters ou la Biennale de Paris qui devient annuelle. De nombreux privés s’y rendent et y achètent. Ce qui n’est pas nécessairement négatif pour les maisons de ventes qui voient également de plus en plus de privés acheter directement (54 % des acheteurs en salles des ventes sont des privés) ! Les collectionneurs, surtout en art contemporain, développent un regard de plus en plus averti à force de voir énormément de choses, et achètent sans passer par un intermédiaire. De plus en plus d’acheteurs, surtout les jeunes, le font en ligne : grosso modo le quart du chiffre d’affaires des ventes publiques est le fait du Net ! Les gros acheteurs privilégient généralement la salle ou le téléphone. Plus discret, celui-ci donne l’ambiance exacte de ce qui se passe en salle, permet de dialoguer avec un spécialiste qu’on connaît et de ne pas être pris par l’engouement du public. N’empêche, il y a toujours des collectionneurs belges présents dans nos salles, que ce soit à Londres ou à New York.

Quels sont les autres départements qui ont le vent en poupe ?

Notre maison compte une soixantaine de départements, dont certains très pointus (les stylos, les médailles, l’art aborigène, asiatique et même d’Afrique du Sud, un nouveau domaine que nous sommes les seuls à couvrir depuis septembre 2017). Les secteurs les plus en vue sont les voitures (avec un record historique pour une Ferrari 250 GTO vendue pour 32,2 millions d’euros lors de la vente de Quail Lodge en 2014). Récemment une Jaguar type E a été vendue 5,8 millions d’euros lors du Scottsdale Classic Car Sale. L’art moderne et contemporain où l’on note la présence d’artistes belges comme Broodthaers avec deux « Livres-tableaux » échangés chacun pour un montant de 81.644 euros (le 8 mars) et un autre résultat impressionnant pour l’artiste américain Mark Bradford dont un tableau de 2009 a été vendu 1,73 million d’euros (le 29 juin). Dans cette catégorie d’œuvres, on peut remarquer que les mouvements d’après-guerre deviennent de plus en plus prisés, tant par les collectionneurs avertis que par ceux qui ont plus une approche d’investisseur. Je pense en particulier aux mouvements Cobra, Zéro, Minimalisme, Gutaï, Optical Art, Nouveau Réalisme, Art conceptuel, Arte Povera…

“A diamond single-stone ring” par Van Cleef & Arpels, vendu à Londres pour 366.775 euros (Vente “Fine jewellery”, New Bond Street, le 27 avril 2017, lot 141.) © D.R.
“A diamond single-stone ring” par Van Cleef & Arpels, vendu à Londres pour 366.775 euros (Vente “Fine jewellery”, New Bond Street, le 27 avril 2017, lot 141.) © D.R. - DR

Les bijoux rencontrent aussi de beaux succès ?

Pour poursuivre avec les départements phares, les bijoux et la joaillerie fine affichent effectivement de très beaux prix. Ce fut notamment le cas d’une collection belge de pièces signées Van Cleef & Arpels, Boucheron, Cartier… vendue en avril dernier qui a rencontré un très grand succès. Une single-stone ring par Van Cleef & Arpels a été vendue à Londres pour 366.775 euros (frais inclus). Les vins fins, l’art asiatique et l’art tribal – le 23 mai 2017 à Los Angeles, nous avons eu la meilleure vente d’art africain, océanien et précolombien de l’histoire de Bonhams – font de très beaux prix, grâce également à nos ventes à Hong Kong. A cet égard, les 11,7 millions d’euros remportés par la vacation Images of Devotion qui s’est tenue le 30 novembre 2016 à Hong Kong, dont 5 millions d’euros ont été engrangés par une figure tibétaine exceptionnelle, un bronze doré représentant le personnage de Canda Vajrapani, sont un bel exemple ! Ce qui caractérise aussi notre maison ce sont les « Single Owner Sale », des ventes consacrées au contenu d’un château, à une collection ou à une personnalité comme la romancière Jackie Collins dont nous avons tout vendu, de sa bague à sa Jaguar, pour un total de 2,8 millions d’euros ! Nous accordons beaucoup d’importance aux catalogues qui sont toujours bien documentés. Les œuvres sont remises dans le contexte, analysées par des spécialistes qui signent parfois des publications inédites.

Georg Baselitz, « Heisse Ecke », 1987. Provient d’une collection belge. Vendu à Londres chez Bonhams le 8 mars 2017 pour 595.000 euros. © D.R.
Georg Baselitz, « Heisse Ecke », 1987. Provient d’une collection belge. Vendu à Londres chez Bonhams le 8 mars 2017 pour 595.000 euros. © D.R. - DR

Et la Belgique dans tout cela ?

La Belgique reste une terre de collectionneurs et d’acheteurs. Cette tradition s’est illustrée avec des noms connus et reconnus comme Tony Herbert, Roger Matthys, Bertie Urvater, Mark Vanmoerkerke, Walter Vanhaerents, Herman Daled, Anton & Annick Herbert… Aujourd’hui encore, notre équipe parvient à dénicher des trouvailles assez diversifiées comme les bijoux et les thangkas que nous avons déjà évoqués mais également des œuvres modernes comme celles de Francis Picabia, Georg Baselitz (Heisse Ecke, vendu 595.000 euros le 8 mars 2017 chez Bonhams à Londres) et des artistes belges qui ont une aura internationale comme Léon Spilliaert, Fritz van den Berghe, Gustave De Smet, James Ensor, Théo Van Rysselberghe ou Valerius De Saedeleer qui ne proviennent pas nécessairement de collections belges mais qui reviennent parfois au pays ! Les Belges se distinguent en collectionnant des choses très pointues comme les whiskys, les netsukés, les montres ou les vins.

Christine de Schaetzen

Cette historienne de l’art diplômée de l’ULB et spécialisée en art moderne et contemporain a fait ses armes chez Patrick Derom puis à la Fondation pour l’Architecture avant de rejoindre la maison de ventes Lempertz à Bruxelles et de porter le projet de sa nouvelle implantation rue du Grand Cerf. A la tête de l’équipe belge de la maison germanique jusqu’en 2016, elle dirige Bonhams-Bruxelles depuis un an.

 
 
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